C'était sur la route de l'Aubrac, à quelques encablures de Nasbinals, sur le plateau balayé ce jour-là par un vent aigre d'arrière-saison, qu' il avait perdu la foi. Soudainement. Comme il regardait le vieux sentier déployer son échine blanchi sous la coulée des nuages, il avait senti que quelque chose se vidait en lui, s'évacuait sans qu'il puisse rien retenir. Il s'était arrêté net, les mains ouvertes, comme impuissantes à garder le sable que l'on y aurait déposé depuis l'origine. Il n'était plus qu'une outre percée par où le vent entrait et sortait sans façons comme un hôte insolent.
Ce lui fut un supplice de retrouver les autres pélerins au refuge, lui d'habitude si affable, dont l'enthousiasme galvanisait les assemblées, ne songeait qu'à se rencoigner dans le plus profond silence. Il dut prétexter une migraine pour échapper à la veillée coutumière, mais dans l'étroit lit aux ressorts fatigués, il ne trouva pas le sommeil et dut sortir dans la nuit d'encre qui cernait la bâtisse.
On voulut lui témoigner du réconfort, on s'inquiéta mais à celle qui le rejoignit sur la terrasse il enjoignit sèchement d'aller se coucher.
- Vous me faites tous chier.
Ca ne lui ressemblait pas. Tout le monde en convint, mais on jugea bon d'attendre le matin pour essayer de. Essayer quoi ? Ils ne savaient, elle ne savait : il était là, bloc sombre dans l'obscur, déjà veiné de néant. Et ses fissures semblaient lézarder jusqu'aux antiques murs de pierre sèche.
Il n'alla pas plus loin. Ce voyage n'avait plus de sens pour lui. Il prit un car à l'aurore qui remontait sur Clermont. Il oublia d'en descendre. On le retrouva au dépôt, couché sur son sac à dos. Il ne donna plus signe à personne et se chargea, par l'exercice d'une grossièreté éhontée, de décourager les dernières velléités compassionnelles.
Sa mort : un entrefilet dans le journal. Il avait demandé à être brûlé et que ses cendres soient dispersées au-dessus d'une décharge municipale. On ne respecta pas cette dernière volonté.