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Des conséquences dramatiques d'un mauvais choix de poisson |
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Le nom de Saint-Didier-les-Besaces ne disait rien à personne. La poignée
d'habitants qui persistait à habiter ce village à la lisière de la ville de L. - métropole régionale elle-même brocardée plus souvent qu'à son tour par les humoristes parisiens - s'entêtait
dans une discrétion qui avoisinait le secret professionnel. Mais tout changea le jour où la rumeur de l'établissement sur la commune du plus grand centre commercial d'Europe se mit à enfler
dramatiquement. On crût à une plaisanterie, on hurla au canular jusque dans les milieux qui se voulaient bien informés, mais il se fallut bien se rendre à l'évidence : la chose était
mûrement étudiée dans les hautes sphères de la distribution et le projet était bien avancé. Les fuites sur son existence n'en avaient que l'apparence : il s'agissait de tester la réaction
du public de la zone de chalandise (c'était du moins l'avis du correspondant local du journal du coin, qui se piquait de quelques connaissances en économie). Après les ricanements vinrent
les premiers discours d'acquiescement (deux cent cinquante emplois allaient être créés) et d'opposition (le petit commerce local allait inéluctablement péricliter, un vaste plateau battu
par les vents et idéal pour l'exhibition dominicale des cerfs-volants allait être avalé par le béton). Un comité de soutien fut monté à la hâte par l'adjoint au maire ( dont les deux
grands dadais de neveux n'avaient toujours pas trouvé place à L.) tandis que le boucher-charcutier du village fut l'instigateur d'un vaste mouvement pétitionnaire, contractant même
une alliance avec des écologistes qu'il ne portait pourtant pas dans son coeur (mais qui disposaient d'un argument lourd : le site aurait été le lieu d'une décharge sauvage de bidons
toxiques). Un jeune avocat aux dents longues se chargea de porter l'affaire devant les tribunaux. La télévision régionale déboula le soir où la première pelleteuse acheva sa journée de terrassement dans l'étang municipal, et la nationale se rappliqua quand les vitrines de la boucherie furent lardées de chevrotine. Un médiateur fut nommé par le préfet et l'évêché appela au calme sur les ondes d'une radio religieuse que les paysans diffusaient dans les étables pour endormir les troupeaux. La situation s'envenima donc fort logiquement : on échangea quelques coups de poing dans les deux bistrots de Saint-Didier qui affichaient comme de juste des opinions diamétralement opposées et des tombereaux de lettres d'injures étaient distribuées chaque jour par des préposés au bord de la crise de nerfs. Et puis un soir on apprit que le principal actionnaire du groupe en charge de l'opération avait retiré toutes ses billes après l'ingestion d'une arête de perche du Nil qui avait failli le laisser aphone pour le restant de ses jours. Du jour au lendemain, les travaux furent donc abandonnés et la femme du préfet qui s'inquiétait pour son mari surmené pensait que la commune allait recouvrer sa tranquillité de naguère. Sauf que le mal était entré dans le fruit et que les querelles, loin de s'apaiser, macérèrent au-delà de toute mesure. Quand le chalet du maire fut plastiqué, chacun comprit que rien ne serait plus comme avant. Aujourd'hui, si d'aventure vous passez par Saint-Didier-les-Besaces, évitez la route du plateau. Aux dernières nouvelles, elle aurait été minée. |
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