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Petit-Jean encore

     Que le lecteur me pardonne de m'attarder encore un peu sur Petit Jean. Jusqu'ici j'ai isolé les seuls visages et cela me suffisait pour évoquer d'une poignée de phrases chacun de mes anciens camarades. Il se trouve que Petit-Jean, placé (sans doute pas de son plein gré) à l'ombre tutélaire de Léon Lison, se présente en son entier, petit corps maigrelet que je vous invite à observer avec attention.

      Descendons donc au ras du sol : le godillot à lacets ne trompe pas. Il est bien connu que c'est à la chaussure qu'on juge l'homme. Qu'on en juge donc au relief et à la patine, celle-là est soulier de galopin qui a usé ses semelles sur le gravier du chemin des Beiges ou l'asphalte de la rue Casse-Cou (magnifique et authentique nom de la rue en pente et en virage qui relie la Place du Marché à la Grand-Place où habitait  la prolifique famille Simon). La chaussette noire enveloppe le mollet de coq, tandis que la culotte courte minimale laisse exposée à la fraîcheur printanière (la photo a sans doute été prise à cette époque) la majeure partie de la cuisse.

   Les mains placées en coquille, Petit Jean est dans la posture du défenseur qui attend le tir du coup-franc. C'est d'ailleurs le seul de la classe à adopter cette position. Je n'en tire aucune conclusion, et même, à vrai dire, je ne sais quoi en penser, et même s'il faut en penser quelque chose. Je constate, c'est tout.

   Je constate aussi que le pull à rayures est trop court et baye un peu sur le devant. Une des manches du polo est remontée et l'autre non. On n'est pas riches chez les Simon, et sans doute les fringues se refilent d'un gosse à un autre. D'ailleurs qui est gosse de riche ici ? Certains ont des parents plus aisés que d'autres, mais cela ne retentit pas sur nos relations les uns avec les autres, il n'existe pas de frontière de classe. Le pognon ne nous divise pas.

    Pourtant une certaine misère existait, mais on ne la voyait guère. Sur la route de Bonnat, subsistaient encore à l'époque ce que l'on appelait les baraquements. Nom bien abstrait pour nous, mais qui recouvrait une réalité plutôt sordide : des bicoques sans confort au bout d'une allée qui ressemblaient plus à des casemates de camp de concentration qu'à des habitations HLM même bas de gamme. Plusieurs familles logeaient là, dans ce que l'on considérerait plutôt aujourd'hui comme des bidonvilles. Mais nous jouions aussi avec les enfants de ces baraquements sans se poser de questions, sur les terrains vagues occupés actuellement par les pavillons du quartier du Sancy. Cependant nous n'allions jamais jusqu'à ces fameux baraquements (demantelés depuis de nombresues années), nous ne visitions pas ces lieux.

    Qu'es-tu devenu, Petit-Jean ? La question, je n'irais pas jusqu'à dire qu'elle me taraude, mais après t'avoir ainsi détaillé des pieds à la tête, je me demande vraiment ce que la vie ensuite t'a réservé. Il existe des sites qui se font une spécialité de favoriser les retrouvailles avec les camarades d'enfance, mais, comment dire, ça ne m'intéresse pas de passer par ces filières-là. Je ne veux parier que sur le hasard seul des connections, des rencontres informelles sur le Net. Et si cela n'a pas lieu, ça n'a aucune importance, car il est possible aussi que des retrouvailles soient très décevantes, très artificielles, que le gosse charmant et espiègle d'hier soit devenu un gros con imbuvable, et alors plutôt éviter ça. Il n'y a pas de bon vieux temps et je ne cultive aucune nostalgie.

    Tout de même, je repose ma question : si quelqu'un sait ce qu'est devenu Petit-Jean, qu'il me le fasse savoir. Et c'est valable aussi pour les autres.
    En somme, c'est une tentative d'épuisement d'une photo de classe.
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L
<br /> Cet été, avec le secrétaire, nous avons fait une ballade en famille, dont un des buts avoués était d’aller en basculer quelques uns chez Monique. Néanmoins, nous décidâmes de passer par les<br /> rouettes. Les rouettes sont à Tasonland, des ruelles qui rallient le bas de la ville à l’église. Elles furent très jolies avant qu’au nom du réalisme socialiste, on remplace les belles pierres de<br /> granit par du pavé auto-bloquant en béton, ce afin d’éviter que d’hypothétiques petites vielles ne se rompent les os en revenant de la messe. Bref, tout ça pour dire qu’en passant par les rouettes,<br /> j’ai repensé au Petit-Jean (celui là, pas le Juanito). On y passait tous deux, en rentrant de l’école, les jours où Léon n’en gardait pas un des deux après la classe ou bien ceux ou il nous gardait<br /> tous deux. C’est le petit Jean qui, un jour où nous descendions par les rouettes, le premier m’a ouvert les yeux sur les fariboles que l’on peut nous faire gober et ainsi posé une première pierre<br /> au solide édifice de mon matérialisme indécrottable : Il m’a dit  « le père noël c’est des conneries ! » <br /> Le Président.<br /> <br /> <br />
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