12-12. Dernière mène. Ils ont réussi à marquer un douzième point grâce à un gros coup de moule du Curé qui a déplacé le bouchon sans le faire exprès.Ils auraient même pu gagner si François avait réussi à glisser sa dernière boule dans le jeu. Seulement voilà, il est tombé en plein sur un pavetard qui a fait gicler sa Bucaro 710 dans les chevilles de Trimard. Comme ce con s'est mis à glapir, François en rigolant a demandé qu'on appelle le SAMU. Et puis il m'a regardé droit dans les yeux, il n’avait plus cette expression terrible de tout à l'heure, plus du tout même, on dirait qu'il en a rien à foutre de perdre. Attention, il a toujours été beau joueur François, pas comme moi, mais enfin là. . . Peut-être qu'il m'en veut pas tant que ça pour Jocelyne, je l'ai pas gardé longtemps d'ailleurs sa Jocelyne, elle a eu vite fait de filer avec un VRP à la noix qui n'avait rien pour lui, à part une Béhem flambant neuve. Je l'ai pas regretté plus d'une semaine tellement j'en avais marre de boutiquer sur les sièges arrière de mon Ami 8.
Allez, Gros-Louis, fais mieux que ce rascal de Trimard qui, tout à l'heure, s'il gagne, te paiera même pas une Kro à la buvette. Et voilà tu biberonnes, bien joué l’ami. Le Curé qui a repris le tir largue ses deux obus sur ta tronche et fait carreau au deuxième. Farid tire et manque. Retire et remanque. Merde, Farid qu'est-ce que tu fous ? Gros-Louis insiste pour repointer. Rebiberon ! Trimard s'agace et se met en tête de tirer lui aussi à la place de François, visible qu'il a pas digéré le coup des chevilles. Bing, il carambole la boule de Gros-Louis et, mieux que ça, fait un carreau. Il exulte, le Trimard, il a quasiment un orgasme, il en jette son bob par terre et fait le tour du public comme s'il avait gagné le marathon des Jeux Olympiques. Sa joie est de courte durée car pendant qu'il époussète sa saloperie de bob Ricard, je lui pose un carreau à mon tour. François me reluque à nouveau, il me dit : « Bien joué ! » puis rentre dans le rond. Son bras monte loin en arrière, son geste n'a jamais été aussi pur, c'est une merveille d’élégance, il mériterait d'être coulé dans le bronze. Personne ne pipe dans l'assistance. Il fait voler sa boule comme un astre d'argent dans l’air saturé d'odeur de frites et de merguez, elle roule sur elle-même comme un météore en folie et percute sauvagement ma pauvre Obut 700, prenant implacablement sa place.
Le public est en délire. Trois carreaux à la suite à neuf mètres cinquante du rond. On en reparlera longtemps à l'apéro.
Il me reste une boule. Et à François aussi. Ils ont deux points par terre. Le point n'est pas prenable, je suis obligé de tirer, je peux démarquer le petit et l’emmener dans nos boules, je peux aussi refaire un carreau, même si je n'y crois pas trop. Les autres m’encouragent. Le public retient son souffle. Et moi, putain, j'ai la main qui tremble.
Allez, mon Sylvain, tire, je veux te voir à ton meilleur, tu as souffert aussi je sais, tu veux pas te l'avouer mais quand Jocelyne t 'a plaqué, t 'as commencé à boire… t'avais toujours picolé un peu, c 'est vrai, mais c 'était le week-end avec les copains le reste de la semaine t 'étais sobre.. . Ça a bien changé quand elle est partie ... comment je sais ça ? ta mère, mon vieux, oui ta pauvre mère, que ça désespérait de te voir te détruire à petit-feu et qui m' a écrit en Guyane, qui m 'a écrit tout ça avec ses pauvres mots chargés d 'amour que toi tu voulais pas entendre... c 'est même pour ça, tu vois, que je suis revenu , pour te tirer de là , de ce merdier où tu t 'es fourré... allez vas-y, tire, rassemble toute ton énergie, fais-là exploser cette satanée boule. . .
Carreau. J'ai fait un carreau. J'y crois pas. Pour un peu. je ferais un tour de piste à la mode Trimard, j'ai le palpitant qui déménage, je vais crever sur place si ça continue. Eh, faut pas oublier que François a encore une boule, il lui suffit de faire passer la mienne et ils ont la partie dans la poche. N'importe, ç'aura été une sacré putain de partie. Mais pourquoi j'ai soudain envie de chialer, moi ?
Pour moi, le concours s 'arrête là. Sylvain, tu vois, ta boule je vais l'envelopper, je vais lui souffler une douce brise aux oreilles, le vent du boulet, on appelle ça, voilà, c'est fait, et le murmure dans le public a prolongé l 'onde large du pardon d 'acier. Ma Bucaro a filé sous les tilleuls. Voilà c'est fini, Trimard et le Curé décarrent en s'engueulant copieusement. Gros-Louis et Farid se congratulent d 'une simple bourrade de rugbymen, et toi, tu t' avances vers moi, la main tendue :
- Tu bois un coup ?