Jocelyne, à l'arrière des berlines (1)Le Curé tira une pièce jaune du fond d'une de ses poches graisseuses. Face, j'ai dit. Je dis toujours face. La femme toujours. Évidemment ce fut pile. Je me suis penché en même temps que le Curé sur la sablette où était tombée la pièce. Pas de doute, c'était pile. Je l'ai laissé la ramasser. Il avait le sourire bien sûr. Un drôle de sourire pas franc, laissant apparaître un large espace noir entre deux chicots jaunes, un canyon du Colorado, un repaire de coyotes postillonnants qu'il lâchait sur vous à la moindre occase. Stratégie obligatoire : se tenir à au moins un mètre de l'individu, un mètre cinquante par vent favorable.
C'est pas un vrai curé bien sûr, c'est juste un surnom, venu on ne sait d'où, mais ça lui allait bien, il avait le sourire ecclésiastique du bon confesseur qui vient de se régaler aux aveux salés d'une bourgeoise repentante, il souriait parce qu'il allait pouvoir choisir son terrain, et on le savait bien le terrain qu'il allait choisir : un bon terrain sablé où il allait pouvoir se livrer à son activité favorite : la rafle. Car le Curé est un sale rafleur. Je sais, moi aussi il m'arrive de rafler. Mais c'est ponctuel, commandé par les circonstances, imposé par la logique du jeu. Chez le Curé, c'est un vice, une manie, une perversité. Il sait pertinemment que tout le monde le méprise, mais il s'en fout. Quand il a réussi un de ses tirs ignobles et qu'une moue se peint sur le visage des spectateurs, il leur décoche son putain de sourire qui semble leur dire : « Vous n'avez qu'à en faire autant, tas de brelles ! En tout cas qui c'est qu'est en finale, hein ? C'est moi, le Curé, et je vous emmerde ! » Bien sûr, il ne vous dira jamais ça de vive voix car c'est un sale trouillard qui lèche le cul de toutes les grosses pointures qui se rencontrent sur les concours, les battant souvent d'ailleurs, en s'excusant presque de ne pas l'avoir fait exprès, en s'accusant d'avoir eu de la chance, n'en pensant pas un mot.
Ça n'a pas loupé, ils avaient dû en parler avant : ils se sont tout de suite dirigés vers le milieu du mail, le plus loin possible des beaux terrains caillouteux qu'on peut trouver le long de la rivière. Du fond d'une autre poche aussi graisseuse que la première, le Curé a sorti un vilain cochonnet autrefois rouge et l'a lancé sans attendre à sept mètres pas plus sur un sol aussi net que le carrelage de la cuisine de ma concierge.
Je le voyais bien que Farid et Gros-Louis étaient nerveux. Nous aussi, on avait discuté avant, et ce qu'on avait décidé c'était de jouer si possible près du square, un endroit rempli de dévers, très technique, où il est quasiment impossible de rafler. Bon, pour ça, il fallait pas perdre la pièce.. .
Trimard a pointé en premier. Dans son style caractéristique. C'est-à-dire sans aucun style. toujours à la limite du déséquilibre, accroupi, la position des jambes et des bras défiant les lois les plus élémentaires de la physique. Reste que ce con là délivre huit fois sur dix un pointage excellent à moins de dix centimètres du bouchon. Ça aussi c'est agaçant.
Bon, là pour la première boule il avait pas forcé son talent. Boule à soixante centimètres sur le côté, probable que le dernier digestif avait du mal à passer. Du coup, Gros- Louis a retrouvé un peu de bonne humeur, il s'est carré comme il a pu dans le rond minuscule dessiné par la savate du Curé, il a longuement soupesé sa boule (Obut 730 striée) et l'a expédié vaillamment à quinze centimètres du but droit devant. Une boule à tirer.
Qui allait frapper en tête, le Curé ou François Germain ? Le meilleur tireur c'était François bien sûr mais ça faisait trois ans qu'on ne l'avait plus vu dans les concours. Normal, il s'était tiré en Guyane. C'est la première fois qu'on le revoyait par ici. Que valait-il à l'heure d' aujourd’hui ? Nul ne le savait.
Lui-même ne devait pas le savoir car il a fait un signe de tête discret au Curé et l'autre s'est empressé d'entrer dans le rond, trop fier de tirer devant le grand François Germain. Il a armé son bras et sa boule a frappé le sol un bon demi-mètre devant la boule de Gros-Louis. Paf. Notre boule a dégagé et la sienne est restée dans les parages. A nous de rejouer.
(A suivre)