
Immergé chaque nuit dans l'énorme, l'immense Journal de
Pierre Bergounioux (
Carnet de notes, 1980-1990, Verdier). Près de mille pages denses, âpres, d'un corrézien en exil dans la région parisienne. Me voici à peu près au milieu du gué, en l'année 1986, où il reçoit le prix François Mauriac pour son deuxième récit, publié chez Gallimard,
Ce pas et le suivant. Il prend donc l'avion à Orly pour se rendre dans la ville alors dirigée par Jacques Chaban-Delmas. A ce moment de ma lecture, je me souviens que Claude Mauriac, le fils de François Mauriac, évoque ce jour de remise de prix dans un des dix tomes du
Temps Immobile, journal singulier en ce qu'il mêle et superpose différentes époques, selon un système d'échos et d'harmoniques complexe et subtil. Il reste juste à dénicher l'extrait en question, car je suis très curieux de voir comment le même événement a été vécu et raconté par ces deux écrivains assez dissemblables. J'ai lu les premiers tomes dans l'édition originale chez Grasset, empruntée à la Bibliothèque de La Châtre et ne possède à la maison que les derniers en livre de poche. Finalement, je retrouve assez vite le passage qui m'intéresse, et je ne suis pas déçu : les visions parallèles de Bergougnioux et de Mauriac nous donnent l'impression qu'ils n'ont guère fait que se croiser. Il n'y a pas eu de rencontre. Le premier repas du dimanche soir avec le jury (dont fait partie C.Mauriac) dans un restaurant, cours de l'Intendance, n'exalte pas Bergounioux :
"
Je suis fatigué, intimidé, aussi, rebuté par pareille chère, si tard dans la soirée, quand je devrais être couché depuis longtemps après avoir dîné d'une tranche de jambon blanc et de deux feuilles de salade. Je parle par monosyllabes. Conversation décousue. Est-ce que Jacques Chaban-Delmas peut revenir à Matignon ? La propriété de Malagar sera-t-elle transformée en mausée François-Mauriac Il est plus d'une heure du matin lorsqu'on lève le siège mais le dépaysement, l'énorme afflux de souvenirs de mes différents âges m'agitent la cervelle et je tarde à trouver le sommeil." (p. 464-465.)
Le déjeuner solennel du lendemain, dans les salons de l'hôtel Rohan, ne le dérident guère : "
On peut être soixante-dix convives à l'immense table rectangulaire. Placé entre Mme Chaban-Delmas et Dominique Jamet. Une armée de serveurs et de sommeliers passe et repasse des plats raffinés, des vins extraordinaires."
Claude Mauriac parle aussi d'une table trop grande, à cause du trop grand nombre de journalistes invités, ce qui rend impossible une conversation confiante.
On pourrait presque reconstituer le plan de table : Mauriac écrit qu'il est "
à la gauche de Micheline Chaban-Delmas. Elle m'annonce la venue de Jacques Chirac, jeudi, à Bordeauc, pour y clore la campagne électorale." Donc Micheline (Mauriac donne le prénom, on sent qu'il est plus familier de la maison) était entre Bergounioux et Mauriac. J'imagine la scène : Micheline tournée vers Claude parlant tous les deux de Chirac tandis que Pierre se demande ce qu'il fait là : "
Je ne sais ce que je donnerais pour être ailleurs." Il faut avoir lu Bergougnioux pour savoir que cette attitude n'est pas une pose. Le moment de la remise du prix est significatif : "
Le maire dit quelques mots sur la région, la culture, cède la parole à l'ancien combattant qui indique quel je suis, d'où je viens, résume mon livre, d'assez déconcertante façon. Je suis censé répondre. Me borne à déclarer que je suis reconnaissant à la ville de Bordeaux d'avoir bien voulu honorer, à travers ma personne, le sombre arrière-pays où j'ai vu le jour et ses farouches habitants."
Ce que chacun rapporte de Chaban-Delmas est très différent. C. Mauriac le dit "
courtois, amical, mais distrait - on le serait à moins à quelques jours d'élections qui peuvent refaire de lui le Premier ministre, on continue de le dire, sinon de le croire -, je ne pense pas , moi, que Mitterrand l'appellera.[Il n'avait pas tort]"
Il ne mentionne pas cette répartie de Chaban notée par Bergounioux. Alors que dans le salon d'apparat où l'on sert le café il discute avec l'ancien combattant, ils sont rejoints par le maire qui se met à imiter Maurice Chevalier, puis à une question "
qu'on lui pose sur l'affiche montrant Chirac et les candidats du RPR en chemise, il répond qu'il les prend tous au inq mille mètres."Et immédiatement après, à la phrase suivante, le corrézien farouche conclut le paragraphe :
"A trois heures, c'est enfin terminé."