Le succès de son premier roman avait été la grosse surprise de l'année 98. Personne n'en était revenu, la copine, la famille, les copains du basket, ceux du club de tir, tous avaient été sur le cul. Lui qu'on n'avait jamais
vu écrire que quelques piges pour l'Echo s'était fendu d'un policier à couper le souffle, placé dans des années 30 impeccablement restituées (c'est du moins ce qu'affirmaient ceux qui les avaient
vécues). La petite maison d'édition qui avait eu le cran de publier ce manuscrit envoyé par la Poste n'en finissait pas de se féliciter d'avoir parié sur ce parfait inconnu.
Seulement voilà, dix ans s'étaient écoulés et le lectorat réclamait maintenant la suite de ce brillant opus. L'éditeur avait proposé un à valoir substantiel et l'on ne comprenait guère pourquoi
notre sémillant écrivain restait muet. Certes, il avait concédé à voix feutrée qu'il travaillait sur un nouveau projet, mais rien n'avait encore filtré sur le contenu. Chacun pensait qu'il ne se
faisait désirer que pour mieux estomaquer son public par une nouvelle bombe littéraire.
Comment aurait-il pu, lui, Jean-Pierre B..., avouer maintenant qu'il n'avait fait que recopier un roman trouvé dans les papiers du défunt oncle Rodolphe, le mouton noir de la famille, qui avait
bourlingué sur toute la planète et qui, atteint sur la fin de sa vie d'une sclérose en plaques, s'était retiré dans une petite maison d'Argenteuil où on l'avait retrouvé claqué, à moitié bouffé par
les rats, deux ans plus tard ? Jean-Pierre avait été le premier à s'y rendre (et le seul d'ailleurs - on ne fit pas d'honneur excessif à celui qui avait toujours boudé la famille et croqué sa part
d'héritage avant tout le monde). Dans un capharnaüm épouvantable, il avait mis la main sur onze cahiers de moleskine noire, écrits à l'encre violette : il les avait mis de côté dans un premier
temps, avait failli les perdre dans l'inondation de sa cave en 95, puis un jour de neige, sans savoir au juste pourquoi, par désoeuvrement sans doute, il en avait ouvert un. Et il n'avait pu
s'arrêter avant l'aube, stupéfié par l'intrigue, bluffé par le style, bouleversé par la justesse et l'humour caustique des dialogues.
Ah oui, ce n'est pas faute d'avoir essayé : il en avait noirci des pages pour cette suite que tout le monde lui réclamait. Il avait tenté de le contrefaire, ce style que plus d'un lui enviait, mais
il était juste assez lucide pour s'apercevoir que ses tentatives étaient misérables. Tout sonnait faux venant de lui, les intrigues étaient cousues de fil blanc, les dialogues avaient l'air d'être
empruntés à un feuilleton de France 3, et lui-même s'ennuyait à périr en se relisant. Il était donc très malheureux et l'on prit ses accès de dépression pour les affres d'un créateur exigeant et
génial. Un autre motif d'anxiété le tenaillait nuit et jour : il avait peur que quelqu'un tombe sur les onze cahiers et n'évente son secret. Pour autant, il ne pouvait se résoudre à les détruire.
De terribles cauchemars le dévastaient dès qu'il envisageait sérieusement cet autodafé : le fantôme de l'oncle Rodolphe rôdait, semblait-il, autour de son pavillon (que la nouvelle traduction en
coréen lui avait permis de doter d'un portail électrique dernier cri).
Il retourna à Argenteuil. Peut-être avait-il oublié un autre manuscrit dans l'invraisemblable chaos laissé par l'oncle ? Las, la petite maison avait été rasée pour laisser place à un gymnase. On y
donnait un match de basket. Il entra, au bord du désespoir.
Sous les panneaux, il attaqua à la pioche, certain que la suite policière dormait là, sous le revêtement de peinture verte, enfouie par ce malade d'oncle Rodolphe. Il fallut une demi-douzaine de
dirigeants pour le circonvenir, et l'un deux y laissa son appareil dentaire. A l'hôpital psychiatrique, on diagnostiqua une schizophrénie galopante et il fut interné sine die.
Un nouvel Artaud était né. Mais on dut convenir, à l'examen des essais griffonnés sur les bloc-notes qu'on lui laissait, que le pauvre hère, en même temps que la raison, avait perdu tout son
talent. La copine, devenue sa femme entre temps, gagna pas mal d'argent en publiant un témoignage accablant sur leur vie de couple les dernières années.
Résumé<br />
de la fiction brève du dimanche<br />
En recopiant la dernière page, le nouvelliste dominical se demandait<br />
angoissé, s’il allait enfin parvenir à retrouver ce garnement à qui il avait,<br />
il y a quelques années, lors d’un remplacement aux confins du département,<br />
confisqué ce petit cahier Herakles à grands carreaux. .