Au retour de cette ville, je fus la proie de nombreux rêves. Ce n'était pas à proprement parler des cauchemars, mais je n'en
ressortais pas avec bonheur, c'est le moins que je puisse dire.
Au retour de cette ville, j'avais confié ma déception, ô certes légère, mais bien réelle ; certes la beauté je l'avais croisée presque à chaque rue mais la magie, la magie si particulière qu'on
m'avait si fort vantée, que tant de livres avait dépeinte, je ne l'avais pas vraiment ressentie.
Au retour de cette ville, j'avais dit, sans amertume mais avec netteté, mon regret de ne pas m'être perdu dans le lacis des ruelles ainsi que je me l'imaginais. Les statues des ponts émergeant des
brumes matinales, les ombres glissant sur le pavé humide, s'évanouissant aux portes cochères, je ne les avais pas vues. Mais sans doute, concédais-je, m'étais-je levé trop tard.
Au retour de cette ville, j'avais ramené le souvenir des graffitis sur les portails baroques, du scintillement des machines à sous dans l'arrière-salle d'un bar de quartier un peu sordide, d'un
chocolat à l'eau chaude qu'on nous servit sans grâce. J'étais ingrat, je le savais, et m'en voulais un peu de ces regards viciés.
Au retour de cette ville, il me sembla donc que ces rêves claquaient comme sa revanche intime. J'alignais des séries floues de visages, des mots répétés jusqu'à l'obsession ; je subissais la
lenteur infinie d'habitants sans relief. Moi dont le réveil détruisait jusque-là les songes en un fragment de seconde, je demeurais dans l'orbe d'une image, d'un nom, d'un mouvement.
Au retour de cette ville, il me devint clair que j'étais passé à côté de quelque chose, et que la ville elle-même tenait à me le faire savoir. Elle avait creusé ses avenues dans mon cerveau,
l'avait empli d'une rumeur que mes sens trop grossiers,sur place,n'avaient
pas détectée. Au fond c'était une ultime chance qu'elle m'accordait : en m'intoxiquant, elle m'ouvrait des passages qui avaient failli rester inaperçus.