"Il ne faut pas dire ce que je fais quand mon institutrice inscrit sur le tableau : raconter une soirée d’automne. Il ne faut pas écrire : La nuit qui tombe
à cinq heures. Le bruit de la cocotte-minute, le bruit du mixer, la chaise vide de ma soeur , la louche pour servir la soupe, le lait que mon demi-frère verse dans la soupe pour la refroidir, le
silence autour de la table. Il ne faut pas écrire : Celle qui n’est pas ma mère assise en face de moi. Le début de fou rire qui nous envahit, mon demi-frère et moi, et notre détresse qui grandit en
même temps que le jour diminue. Il ne faut pas confondre l’énoncé des rédactions avec de vraies questions. Je dois inventer un monde spécialement pour le raconter à mon institutrice. J’apprends
qu’on ne peut pas tout dire."
B. G.
Cinq euros en Livre de Poche. Moins, sans doute, qu'un paquet de Gitanes. Un roman de 2005, cent-vingt-cinq pages. Ça se dévore en quelques
heures. Plusieurs livres en cours et je les laisse tous tomber parce que j'ai été happé par les premières phrases. Oui, Brigitte Giraud est née en 1960, mais vous ne croyez quand
même pas que c'est pour cette sotte raison que j'ai craqué pour elle. Si ? Vous avez raison, mais un peu seulement. Parce que cette enfance lyonnaise, dans une Zone à Urbaniser en Priorité
(l'auteure développe toujours le sigle), au retour d'Algérie, résonne paradoxalement avec la nôtre, pourtant rurale comme pas permis. C'est que l'Algérie, nos pères aussi l'ont connue, cette guerre
qui ne disait pas son nom ; c'est que l'école qui est au coeur de ce livre avait le même visage, qu'elle soit ancrée à Villeurbanne ou à Aigurande - problèmes, récitations, récréations,
humiliations, du pareil au même. Avec J'apprends, ce n'est surtout pas de la nostalgie bêtasse qui s'exhale, pas plus d'ailleurs que du règlement de compte. Non, l'école d'alors est
décrite dans ses bons et moins bons aspects, dans sa promesse d'émancipation comme dans la sporadique cruauté de ses châtiments. A ce magnifique envoi du deuxième paragraphe du livre "- J'ai
six ans et je vais à l'école. Je fais partie d'un tout, j'oublie d'où je viens. J'oublie mes parents, mon demi-frère, ma soeur. je suis au commencement d'un monde infini, fait de voyelles et de
consonnes et tout devient possible. Tout trouve sa place, il existe une réponse à tout. Sur le tableau qui me fait face, il n'y a que des solutions, des combinaisons, des assemblages féconds.
J'apprends le minuscule, l'invisible, l'énigme des syllabes et je comprends que c'est de moi que surgit l'inattendu, il se passe quelque chose à l'intérieur de moi, de nouveau, d'incommensurable.
Je suis assise au premier rang, intriguée par la métamorphose. Ce qui était inerte s'anime. Ce qui était lointain apparaît. Ce qui n'existait pas se révèle en une promesse sans égale. J'apprends à
lire et à engloutir le monde."- s'oppose le passage qui ouvre la seconde partie du livre : "C'est la dernière année à l'école primaire. C'est la pire des années à cause de Maryse
Blacher. " Est évoquée ici une pauvre petite fille, morte de trouille au tableau noir, incapable de répondre aux questions de l'institutrice. Celle-ci se délecte en envoyant chercher la
mère, femme de ménage dans l'école, qui administre chaque fois une sévère correction à sa fille sous le regard même de ses camarades. Une brimade bien sûr impensable aujourd'hui. Le bon vieux
temps...
Brigitte Giraud, c'est une écriture nerveuse. Paragraphes courts, acérés ; phrases courtes, tranchantes. Peu d'images, de métaphores, pas d'enjolivures. A l'image du monde qu'elle décrit,
dans ces cités encore toutes jeunes des années 60 qui n'ont pas fini de faire parler d'elles.