
Il aimait le cinéma art et essai de sa petite ville. Presque autant que sa solitude. Et cela tombait bien, car il ne devait jamais être plus de sept ou huit à chaque séance de
l'Alhambra, sis 3 rue des Petites Ecuries, juste à côté de l'ancien garage Moderne bientôt repris par les Assurances Mondiali. Tenu par un ancien maoïste qui avait failli se
suicider la semaine où il avait eu la faiblesse de programmer un Claude Zidi, l'établissement périclitait tranquillement, nonobstant quelques retours de flamme tout à fait relatifs lors de soirées
altermondialistes qu'il prenait bien soin d'éviter. Les larges fauteuils au cuir délavé accueillaient ses siestes profondes auxquelles il ne se faisait aucun scrupule de s'abandonner si
l'ennui pointait - et il y eut des périodes ( et je songe surtout à celle où se multiplièrent les cycles de cinéma du tiers-monde en version originale sporadiquement sous-titrée) où il
pointait souvent - ou si le projectionniste, dont le bénévolat n'avait d'égal que l'inexpérience, s'emmêlait dans les bobines, rendant définitivement incompréhensible un film déjà
passablement abscons. Parfois cependant un chef d'oeuvre le tenait en haleine, il lui suffisait de quelques plans qu'il jugeait merveilleux pour illuminer sa soirée et il s'en revenait vers
son HLM, toujours à pied quel que que fut le temps, animé par ces ombres étranges qui dansaient encore dans sa tête. Parfois encore on essayait de le retenir le temps d'un débat. On lui prêtait à
raison une culture immense en matière de films. Mais il refusait toujours poliment, ne laissant de traces de son passage que les miettes du pop-corn qu'il grignotait en douce.