J'ai longtemps joué aux petits soldats. Attention, pas des soldats de plomb (on nous bassine toujours avec les soldats de plomb, mais je laisse ça aux Jean d'Ormesson), non, nos soldats à nous étaient de bon plastique. Ce n'était pas des pièces de collection, de la miniature précieuse, du gibier de vitrine. On les achetait à la foire, généralement par paquets de dix, au stand que nos parents appelaient communément le bazar à cent francs. On vendait de tout là-dedans, des épingles à linge aux pétards, des tire-bouchons ou des imitations de Tupperware aux cassettes d'accordéon musette : c'était la Foir'fouille des chefs-lieux de canton, le paradis du bouseux. Je m'y composais au fil des années une armée hétéroclite, où les cow-boys côtoyaient les légionnaires, les indiens les troufions de la Grande Guerre. C'était plus une bande de guérilleros, un commando de maquisards qu'un escadron bien peigné, quoique la découverte de la peinture Heller, habituellement utilisé pour les maquettes d'avions, nous conduisit à plus d'homogénéité, tout au moins dans l'uniforme. Encore que nous préférions la tenue de camouflage au costume d'apparat, et je me souviens d'un quarteron de petits bidasses gris qui prirent de fameuses teintes léopard.