Didand en citant récemment un extrait de
La Ralentie, d'
Henri Michaux, m'a donné l'envie de commencer à élaborer une
anthologie tasonne de littérature - ou peut-être faut-il dire anthologie de littérature tasonne ? En tout cas, une littérature où la tasonnerie se reconnaît d'une manière ou d'une autre, où ses valeurs les plus hautes sont exprimées avec style et esprit (ce qui ne va pas sans paradoxe, car ces hautes valeurs nous amènent parfois au contact du plus bas, ainsi en va-t-il par exemple de notre amour immodéré de la sieste).

Nous commencerons donc par un autre extrait de cet immense poète qu'est Henri
Michaux, passage tiré du
Voyage en Grande Garabagne (Poésie/Gallimard), recueil achevé en février 1936, voyage imaginaire où les peuplades les plus étranges sont visitées par un narrateur impavide, observateur froid de moeurs complexes où sauvagerie et raffinement se mêlent sans vergogne. Ce n'est pas là poésie du doux zéphir et du chant de l'alouette, aucune sentimentalité ne corrompt ces lignes tracées de la plus noire des encres.
LES ORBUS
Plus visqueux et spectaculaires que les Emanglons.
Lents de nature et par calcul, d' une lenteur cérémonieuse et à la vaseline, au pas sûr, médité, retenu, conscient, se retournant malaisément comme s'ils étaient la proue d'un navire qu'ils traîneraient derrière eux, milieu et poupe ; s'il faut absolument se retourner, pivotant prudemment, ou plus volontiers parcourant un spacieux arc de cercle ; aux idées longues à mûrir, et la nuit de préférence (leur faire prendre soudain une décision, c'est les obliger à trancher dans la chair vive. Ils ne vous le pardonneront jamais) ; petits mangeurs, mais grands mâcheurs, interminables à des repas de rien, végétariens, sauf à prendre avec leur manioc, leurs patates et leur pâte de banane, une langue ou une cuillerée de cervelle.
Jeunes avec de grands yeux de rêve, trop humains, comme en possèdent les bébés orangs-outangs prisonniers dans une cage.
Adultes, l'oeil-globe imbécile, ou, chez les plus méditatifs, des yeux de vase. (...)

Henri Michaux, 1958, encre de Chine sur papier de 32 x 24 cm, Musée national d'art moderne, Paris.
© Diffusion RNM