Par Nil Pétarbrock
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Foutez-moi la paix, merde ! |
| Il avait tout : l'histoire, l'illustration de l'histoire, le tout soigneusement tapé, enregistré, prêt à être balancé au service de publication, avec son adsl flambant neuf que son beau-frère avait mis trois jours à configurer, mais ce n'était plus qu'un mauvais souvenir, car les fichiers étaient là, à peine trois centaines de kilo-octets qui allaient partir comme un éclair sur le réseau - courrier envoyé avec succès : jamais la phrase consacrée n'allait être aussi vraie. Lorsqu'il s'aperçut in extremis qu'il avait oublié le titre. Un copain à lui (enfin disons plutôt un concurrent) avait un jour oublié la chute (il en avait bien rigolé avec d'autres collègues), mais lui avait oublié le titre. Vous me direz que c'est moins grave, et c'est ce qu'il pensa immédiatement. Après tout, on pourrait très bien se passer de titre, l'histoire n' en resterait pas moins intéressante. Seulement, dans le magazine où il travaillait, on ne l'entendrait pas de cette oreille, il le savait bien, on lui ferait remarquer, on en profiterait peut-être pour rogner sur ses émoluments, et puis le rédacteur en chef était bien capable d'en pondre un lui-même, et là ce serait carrément la catastrophe, car ce crétin (qui ne devait son poste qu'à sa qualité de beau-frère -décidément une engeance, les beaux-frères - de l'actionnaire principale du périodique) avait déjà fait la preuve de son ineptie profonde en la matière. Il fallait donc trouver un titre, et vite, l'heure du bouclage étant proche. Le plus simple était d'extraire un fragment de phrase bien significatif, un peu mystérieux tiré hors de son contexte. Il relut donc avidement sa prose et dut se rendre à l'évidence que rien ne faisait mouche. Il commença à lorgner sur les titres de sa vaste bibliothèque de polars : un titre un peu parodique ferait bien l'affaire. Il ne crachait pas sur l'humour, noir de préférence. Mais là encore, rien ne sonnait, toutes ses tentatives avaient des relents d'Almanach Vermot et réduisaient à une galéjade son texte qu'il jugeait buriné et couillu. De plus en plus fébrile, il décida de la jouer surréaliste, de s'en remettre au hasard, d'ouvrir un dictionnaire à n'importe quelle page et de prendre le premier mot sur lequel se poserait son regard. Il se faisait fort d'échafauder un titre avec ça. Mais il tomba sur massepain et cela le laissa dans une grande perplexité. Un coup de téléphone furibard de la secrétaire du rédac chef lui intimant d'envoyer illico son putain de texte (ces mots-là, promis, cette connasse ne les emporterait pas au paradis), le plongèrent dans une détresse qui ne fut apaisée que par l'ingestion cul sec d'un verre bien rempli de Glen Fiddisch. Trois godets plus tard, il expédiait sa nouvelle avec ce titre percutant : Foutez-moi la paix, merde ! |
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