Overblog Tous les blogs Top blogs Humour
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

We are all frail

L'écrevisse survit mal dans le ruisseau pollué ; le tason est de plus en plus anachronique dans la société speedée. Une semblable fragilité, jusque dans la démarche quand il s'agit de retourner à la maison...
Il se trouve que le matin même du 6 septembre, quelques heures avant de recevoir le commentaire savamment crypté du Président, j'empruntai à la Médiathèque un essai de Jean-Claude Carrière précisément appelé Fragilité. Le dix-septième et dernier chapitre s'intitule Aimer notre fragilité. Je ne résiste pas à l'envie de vous en rapporter ici un extrait capital (lequel résume à sa façon l'ouvrage en son entier - ça dispensera donc les fameux fainéants notoires de se le procurer):

"    Détendons-nous. Ne prenons pas le sérieux au sérieux, car ce mot, là encore, n'a de sens que pour nous. Nous sommes fragiles ; jouons-en. Tous le théâtre, tout le cinéma, toute la littérature, toute forme d'expression repose sur cette fragilité. Elle est notre source cachée.
    Acceptons-là. Revendiquons-la. Apprenons même à en sourire. Nombreux sont ceux et celles qui nous ont précédés dans la dérision. Suivons-les.
    Soyons frêles, mais souples. Et calmes devant l'inconnu, que personne dans l'Univers ne peut aborder, ne peut pénétrer. Restons sereins devant la mort, quand l'heure vient. Elle non plus, nous ne la connaîtrons pas. Quand elle sera là, nous n'y serons plus.
    Tandis que nous sommes vivants, choisissons les chemins ignorés, parfois perdus dans le brouillard, frappons aux portes étrangères, ouvrons les nôtres. La théorie sépare, mais la pratique réunit.
    Accueillons parfois dix minutes de mélancolie, ne serait-ce que pour la distinguer de la tristesse..
    Attention au langage. Quand nosu parlons, fuyons le bois. Ne parlons plus de "spiritualité" ni de "salut", effaçons de notre gorge le "sens de la vie", et méfions-nous du "mystère". Prenons garde aux mots desséchés, méfions-nous du prêt-à-parler qui n'est pas réservé aux hommes politiques, qui est un piège ouvert à toutes les voix.  Ainsi nouis entendons souvent parler des "valeurs humaines". Cela ne veut rien dire. Toutes les valeurs sont humaines. Et ainsi de suite.
    Et la "modernité" ? A fuir. D'ailleurs, elle s'enfuit toute seule, vidée de sens.
    Aimons les zigzags et les courants d'air. Ca ne manque pas.
    Restons curieux, et même vivons par curiosité. La planète en vaut la peine, même dans ce qu'elle a de plus cinglé, de plus loufoque. Cela peut aller vers le pire, c'est vrai. Autant s'y attendre, il faudra lutter contre.
    Aimons l'irrégulier, l'inattendu, le mal assuré, l'ondulant, le flexible, le prétendu frivole. Avançons-nous sans crainte dans les corridors de l'ambigu. Aimons quelquefois l'ignorance et méfions-nous de tous les prêcheurs. La Vérité majuscule est le parangon de nos illusions. Nous en pouvons qu'à quelques petites vérités de passage, vite déclarées, toujours discutées, souvent oubliées.
    Nous devons préserver notre fragilité comme nous devons sauver l'inutile. L'inutile, parce qu'il nous sauve du simple calcul productif, maître du monde. Il nous permet de nous en évader, il est notre issue de secours. La fragilité, parce qu'elle nous rapproche  les uns des autres, alors que la force nous éloigne.
    Fragilité, mère de bonté."

We are all  frail, c'est la parole d'Angelo, dans Mesure pour mesure de Shakespeare. J.C. Carrière dit que frail est le même mot que frêle, en plus large, et propose de traduire par : "Nous sommes tous fragiles." Dans la même pièce, Isabelle, la soeur de Claudio condamné à mort par Angelo, affirme que l'homme est most ignorant of what he's most assur'd, his glassy essence, "très ignorant de ce qu'il croît connaître le plus, son essence de verre."

Qui, plus que le tason, est moins ignorant de son "essence de verre" ?

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
P
Merci pour le rappel, cher Didand, et désolé pour la fiction brève : Nil Pétarbrock est en pleine fragilité écrevissière. Le bougre avait tout dans sa tête mais il a tasonné au Blanc et rentré trop tard pour publier. Il est à l'amende bien entendu.Et quand je dis tasonné au Blanc, je veux parler de la ville bien sûr, ce qui est encore moins excusable.
Répondre
D
Non-résumé de rien<br /> A mon grand désespoir, je constate que la nouvelle grille tant vantée il y a quelques jours ne me laisse rien à résumer le lundi matin. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je vais quand même me fendre d’un petit commentaire. <br /> Cet excellent article me donne l’occasion de rappeler au passage l’existentialisme du Tason. Pour le Tason, l’existence du verre précède l’essence du verre. Pour preuve, les infâmes pétroles qu’il est capable d’avaler.
Répondre