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Dédette

Dédette, c'est d'emblée un mythe. Avant même de mettre les pieds dans son antre de Dampierre, un parfum de légende circule : Jacques Higelin serait passé par là, Gault et Millau aurait tressé des éloges à son civet de lapin.

Dampierre, une ancienne école de hameau reconverti en restaurant, vaste comptoir de chêne pouvant soutenir la poussée d'une escouade de bûcherons en bordée, cuisines introuvables chez Mobalpa, grande salle de banquet à l'arrière.

On arrive là en bande, le plus souvent à l'improviste, ce n'est pas encore l'époque des portables et réserver n'est pas encore un geste habituel, et j'entends encore Dédette protester qu'elle n'a rien à nous faire manger. On insiste bien sûr, on promet qu'on ne sera pas difficiles, alors elle compose avec les restes, le menu est un invraisemblable patchwork, une terrine ou deux sortent du néant, elle vous envoie chercher à la cave des bouteilles de pif, au bout du compte c'est le festin, c'est Byzance. Et ça ne donne pas dans le compassé, non, ça parle fort, ça s'agite, ça rit, c'est Panurge et Pantagruel qui s'esbaudissent, Dampierre c'est Rabelais ressuscité.

Assemblée tason à Dampierre, en 1635

Alors quand les Tasons, avançant dans l'âge, dispersés par les hasards cruels de l'existence, s'organisent et choisissent de se retrouver tous les ans à la croisée des trois zones des vacances d'hiver, le plus souvent dans la froidure de février, c'est naturellement dans la chaleur de Dampierre, chez Dédette, que les festivités ont lieu. Après l'apéro qui s'éternise à Tasonlande, la musique et les chants rituels cornaqués par le Président, une furieuse gueulante du même donne le signal du départ : un cortège de bagnoles s'ébranle vers Gargilesse, et il faut croire que les bonnes fées du Walhalla tason protègent le convoi, car pendant toutes ces années aucun accident ne sera à déplorer, ni même le moindre contrôle de maréchaussée. Il y avait pourtant pour les pandores de quoi remplir leur carnet de souches.

La fête et les libations sacrificielles durent jusqu'à l'aube, et Dédette le plus souvent nous laisse avec la consigne de jeter la clé dans la boîte aux lettres. Cette confiance nous honore et gare à celui qui se servirait au bar sans cracher au bassinet.

Et quand Dédette prend une retraite bien méritée, qu'à cela ne tienne, c'est encore elle, avec sa dream team, qui viendra nous régaler à la salle des fêtes de La Forêt-du-Temple, le nouveau sanctuaire tason.

Il ne faudrait pas réduire maintenant Dédette à cette seule figure pittoresque, de cordon bleu qui n'envoie pas dire ce qu'elle pense, et qui serait en somme un avatar de Maïté et de la Mère Denis. Car Dédette, c'est bien plus que cela, de son vrai nom, qu'il faut dire aussi, Bernadette Lagonotte, c'est une personne cultivée qui aime à débusquer la beauté du monde. Elle aime les arts, la peinture, le théâtre, elle se rend aux expositions, n'hésite pas à faire des kilomètres pour assister à une première. Elle accueillit longtemps l'espace d'un été la troupe de Gargilesse réunie autour du metteur en scène Jacques Salomé, qui associait amateurs et professionnels. Le catering de la troupe c'est chez Dédette. Il me souvient d'un Oncle Vania de Tchekhov, joué dans une grange proche. Un art exigeant et simple, l'âme russe, le monde en son mystère essentiel et sa mélancolie profonde sous le ciel étoilé du Berry.

La mélancolie, la tristesse,  ce sont les sentiments qui nous étreignent à ta disparition, Dédette, notre amie, et nous nous associons à la grande peine de ceux qui t'aiment, ta fille Eve, tes petites-filles, ton inséparable soeur Elizabeth, toute ta famille et tous tes ami(e)s. Et puis un autre aussi, la gratitude : merci à toi, Dédette, merci infiniment pour toutes ces années d'amitié, merci d'avoir été cette grande âme chaleureuse qui rendait le monde plus beau et plus vivant.

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