Durand. Durand
des Caurières, sur la route de Crozon. Fils de paysan. Ce n'était pas le seul, moi aussi j'étais fils de paysan, mais d'une certaine manière il l'était plus que moi, qui ne l'était devenu que sur
le tard. Lui, il avait toujours vécu là, aux Caurières, et dans son âme c'était déjà un vrai petit paysan. D'ailleurs il reprit la ferme de ses parents, c'était logique, dans l'ordre des choses.
Léon aimait bien les paysans, qui lui apportaient souvent quelque pâté de tête ou boudin noir à l'époque où l'on tuait le cochon.
Durand c'était aussi Bonnin (
juste en dessous, deux rangs plus bas). Durand et Bonnin, les deux inséparables, les deux
pedzouilles, Starsky et Hutch de la cambrousse. Leur réalité n'était pas tout à fait la nôtre, les petits soldats ne devaient pas les faire rêver, ils étaient déjà dans un monde de grands avec des
soucis de vaches à changer, de foins à rentrer, de moissons à sauver. Un monde où les gros tracteurs rigolaient de nos petites voitures.
Durand, c'était la gentillesse même, la bonhomie, la simplicité. La dernière image que j'ai de lui (c'était bien des années plus tard) remonte à une course de côte sur cette
fameuse route de Crozon. Dans un des champs en pente bordant le parcours, d'où nous pouvions observer le manège des bolides, nous vîmes sur un autre versant du pré notre Durand, insoucieux des
véhicules pétaradants, rouler dans l'herbe avec son amoureuse. C'était drôle, inattendu et touchant.
Durand s'est noyé dans une fosse en voulant rattraper un mouton. Il avait deux petits enfants et sa femme en attendait un troisième. Parfaite injustice du destin.