Parfois la fatigue d'être homme est trop lourde, et au matin, sans préavis, je me réveille boa, souris, écureuil ou lombric. Tout d'un coup,
quel repos ! On ne peut plus me joindre bien sûr, mais ces quelques heures d'absence à ma condition naturelle je ne saurais plus m'en passer.
Je ne m'en vante pas : qui me croirait ? Pourtant les faits sont là, mon appartement porte les traces subtiles de mes transformations. Des odeurs de tropiques ou de sous-bois mouillés baignent le
séjour, dont se plaignent parfois les femmes de ménage. Sans compter les filaments de bave dont je suis parfois prodigue.
Est-ce pour cela que ma réputation dans la résidence est, je le sens bien, de plus en plus mauvaise ? Il faut dire que je reviens aussi de plus en plus difficilement dans ma vêture humaine.
Parfois, de l'écaille demeure au creux d'un muscle, un souffle terreux persiste dans mon haleine ou une erratique touffe de poils roux tarde à disparaître. Je dissimule mais les rémanences de ma
bestialité fugace perturbent mes semblables, c'est l'évidence. C'est un cercle vivieux et je sais bien qu'un jour je ne reviendrai pas intact. Un jour peut-être, je vous tiendrai solidement dans ma
gueule, et dans mon regard vous saisirez juste avant que je vous broie les os une dernière lueur d'humanité.