J'avais un jardin
: il y poussa un immeuble. En une nuit. Je vous jure que l'impression est désagréable. Un petit cerisier que j'avais greffé moi-même se retrouva prisonnier d'un patio. Je portai plainte, mais
une nuée d'avocats fondit sur moi. Ils goûtèrent de la chevrotine et moi de la prison. Cela aussi n'est guère plaisant.
Rentré chez moi, je vis que mon cagibi abritait une bouche de métro. Des gens passaient là, sans dire bonjour et surtout sans pantoufles. J'en conçus quelque dépit et en dégommai une
bonne douzaine avant d'être appréhendé par une poignée de gardes-champêtres en réinsertion professionnelle.
Dix ans de bagne ne vinrent pas à bout de ma détermination. Mon grenier ayant été transformé en parc exotique, j'en exigeai la fermeture immédiate et le retour de mes malles emplies de
souvenirs. Je déplaisais, j'en avais bien conscience, mais ce n'était pas une raison pour me coller à l'asile. J'avais de la ressource malgré les médicaments horribles qu'on me forçait à avaler :
je creusai un tunnel qui déboucha dans un de mes placards. J'y vins chaque nuit : par le trou de la serrure, j'épiais les gardiens du musée. Car ils avaient de ma modeste demeure tiré un musée dit
de la Contrefaçon. On y exposait les prises des douaniers, les faux Vermeer, les Lacoste marocains et les cachous Lajaunie expédiés du Mexique. Un des gardiens avait une tête qui ne me revenait
pas. Je mis longtemps à comprendre que c'était un de mes sosies, un de ceux qui signaient à ma place pour les pensions alimentaires de mes trois dernières épouses.
Chaque nuit, en rentrant dans ma cellule, j'écris mes Mémoires. Il n'est plus très loin le jour où justice me sera rendue.