Il en était fier
: c'était le dernier communiste de la commune. Et il pouvait le prouver : aux dernières élections cantonales, il avait été le seul à voter pour André Bellerand, le candidat du PCF,
le vieux Dédé Bellerand qui avait toujours un tableau de Staline dans sa chambre à coucher. Si, si, il l'avait vu de ses propres yeux un jour de réunion de cellule. Il cherchait les chiottes et il
était entré par mégarde dans la chambre. Le moustachu était là, un peu jaune de teint, au-dessus du lit, le regard levé vers l'avenir radieux. Il en avait été soufflé, ému jusqu'au trognon, et il
avait ensuite beaucoup insisté pour que Dédé lui prête enfin son premier volume des
Oeuvres complètes dédicacé par Maurice Thorez. Par la suite, son con de neveu avait gribouillé dessus et
ç'avait été un drame et une brouille de cinq ans avec Dédé.
On me regarde comme un dinosaure, mais je m'en fous bien pas mal, il disait toujours. Il était à la retraite depuis deux ans, mais il refusait obstinément de lâcher ses terres aux Monfils, qui
possédaient déjà six cents hectares dans la région. Il rêvait encore d'une nationalisation, d'un kolkhoze, et il aimait bien évoquer aux repas de communion la dictature du prolétariat. On le
faisait taire avec du calva surdosé.
C'était un rouge, oui, un rouge. Il lui arrivait de chanter l'Internationale en sciant du bois derrière la grange. Sa femme, qui avait toujours voté à droite en cachette, affirmait qu'il
partait du ciboulot, et s'inquiétait : ils vont pas me le prendre en maison de retraite. Elle rassurait les Monfils : il finira bien par craquer, c'est pas avec la pension qu'on touche qu'on va
pouvoir joindre les deux bouts.
Mais c'est elle qui s'est fracturé le fémur la première. En huit jours, c'était plié. Il est resté seul. Les terres tombaient en friche lentement. Quand le Deutz des Monfils tournait au coin du
chemin, il levait toujours le poing.