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La fiction brève du dimanche : Mon voyage en Andorre

Il voulait écrire un grand roman d'aventures. Foin, disait-il, du petit roman psychologique à la française, intimiste et misérabiliste, ses deux cents petites pages cuisinées dans les casseroles cramées de l'autofiction, avec un petit fumet de contestation sociale, et un zeste de grande culture jeté négligemment dans le frichti.
Non, il voulait l'air du large, de vrais héros au caractère trempé, de l'intrigue à couper le souffle, des horizons infinis. Il voulait de la matière épaisse, volcanique, du magma à remplir au moins une tétralogie de pavés brûlantissimes. Il s'agissait de faire rêver, nom de Dieu.
Problème : il n'avait quère dépassé les limites du département, et son seul voyage à l'étranger avait été cette virée en Andorre avec cet abruti de Macrobe, pour ramener des autoradios et des magnums de Ricard.
Son abonnement à National Géographic et à Géo lui avait apporté une documentation non négligeable, mais qu'il ne savait guère comment exploiter.
Car il avait un deuxième problème : il n'avait aucune imagination. S'il concevait parfaitement les contours de l'oeuvre, son esprit, sa verve épique, ses perspectives cosmiques, il ne parvenait pas à en esquisser le moindre contenu original. Les modèles prestigieux dont il aimait à se revendiquer l'étouffaient fort proprement, et pas une ligne ne sortait de sa plume qui ne sente son Conrad,  son Stevenson ou son Pynchon à plein nez.
Pour être exact, ça sentait parfois aussi le Henri Troyat. Ou le BHL.
Il n'y avait qu'une seule solution : pour trouver sa voix, il lui fallait oublier tous ces prédécesseurs encombrants. Arrêter de les lire d'abord, et puis attendre que l'amnésie littéraire grandisse avec les années. C'est ainsi qu'il sacrifia toute lecture pendant vingt ans, pour expier toute une jeunesse où la soif de l'imprimé avait été insatiable.
Au sortir de ce jeûne qu'il passa à Mayotte pour mieux se pénétrer du parfum de l'ailleurs,  il revint sur le continent, avide d'en découdre. Dans la librairie Relay de la gare où il se prit à flâner pour humer l'air du temps, il fut surpris par ce livre qui s'affichait au top 5 des meilleurs ventes : Mon voyage en Andorre.
L'auteur, un certain Mac Crobe, y narrait d'une plume plaisante les épisodes drôlatiques de son expédition de jeunesse dans la principauté  en compagnie d'un pseudo écrivain qui prenait les Pyrénées pour les Montagnes Rocheuses, et les douaniers de la brigade volante pour les sbires du FBI. L'aventure tournait en eau de boudin : les autoradios et les magnums de Ricard avaient été saisis.
Ce con avait dit toute la vérité, sauf que ce n'était pas lui qui avait payé la marchandise.
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P
Et inversement...
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D
Résumé de la fiction brève du dimanche :Un écrivain raté peut faire un personnage convenable.
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