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Quand Moulot a été viré |
Quand Moulot a été viré, personne a pipé mot. Même pas Léon, le délégué syndical. Faut dire que Moulot c'était un enfoiré, doublé d'une vraie feignasse. Il nous a traité de tous les noms sur le parking de la boîte, et il a même donné un coup de savate dans la portière de la R5 à Chopard, qui, en retour, lui a mis sa main dans la figure pour lui apprendrer les bonnes manières. On l'a pas regretté, faut bien l'avouer. Deux mois plus tard, c'est Charrette qui était dans le collimateur, un bon gars, Charrette, pas le plus rapide de la bande, mais un bon gars, pas radin pour payer son coup. C'est justement là-dessus qu'ils l'ont descendu, un jour qu'il avait un peu trop arrosé les fiancailles de sa nièce. Là, vrai, on a râlé, on a relancé le Léon pour qu'il se bouge un peu les fesses. Il a prétendu qu'il y avait eu faute grave et qu'il pouvait pas grand chose. Il a pas été meilleur quand c'est Chopard qui s'est fait lourder, et pourtant Chopard il buvait pas. Il avait juste une grande gueule, et comme ça lui avait pas plu qu'on le change six fois de poste en trois mois, il avait dit son fait à ce blanc-bec de directeur des ressources humaines. C'est rancunier, ces bêtes-là. Fourniol et Grobert sont partis la semaine suivante parce que leur CDD avait expiré, et qu'ils ont préféré reprendre deux gars en intérim, pour les jours où on était à la bourre. Quand ç'a été le tour de Léon, on a ricané, vu l'efficacité dont il avait fait preuve pour défendre les copains, on s'est dit qu'on n'avait pas perdu bésef. Personne l'a remplacé, faut dire aussi que personne avait repris sa carte. Boulinot avait laissé entendre que ça serait mal vu dans les étages, et que si on voulait sauver sa peau... C'est pas longtemps après qu'ils nous ont convoqué pour qu'on réfléchisse tous ensemble à la définition de nos objectifs et aux moyens d'améliorer notre productivité. On ne voulait pas nous cacher la situation préoccupante de l'entreprise dans le contexte international. De nouveaux efforts d'adaptation étaient nécessaires, qui consistèrent tout d'abord à se séparer de Mademoiselle Irène, indiscutable maillon faible dont l'anglais approximatif nous avait coûté trois gros clients britanniques. C'est juste après son renvoi que j'ai commencé à travailler un dimanche sur deux. Ça m'a pas trop dérangé : comme je venais de divorcer, je voyais plus les gosses que tous les quinze jours. Et puis un jour, on m'a demandé ce que je pensais de Boulinot, j'ai pas dit la vérité bien sûr, que c'était rien qu'un lèche-cul, mais j'ai laissé entendre qu'il était plus fort pour rapporter sur les autres que pour prendre sa part de taf. Ç' a m'a valu une prime et la satisfaction de plus me faire enfumer par les cigarillos pourris de Boulinot. Je vais même passer chef d'équipe, à ce qu'il paraît, si je continue à leur pondre régulièrement un petit rapport sur les gars qui bossent avec moi. J'ai pas dit non, c'est que j'ai la pension alimentaire à payer maintenant. Pas d'état d'âme, si c'est pas moi qui le fait, ce sera un autre. Et mon grand-père me l'a toujours dit : vaut mieux être le boucher que le veau. |
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