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L'inauguration

Mon vieux complice Dabadovitch m'a envoyé hier cette nouvelle où l'auteur, un certain Jean Pauly (que je ne connaissais pas, un instant j'ai pensé que c'était mon vieux solide qui jouait du pseudo), " oriente sa plume, me dit-il, vers des préoccupations qui sont semblables aux tiennes." On en jugera. En tout cas, c'est bien tourné.

L’inauguration

Ils avaient annoncé des orages sur les reliefs. On n’y croyait pas. On pensait que ça passerait plus haut comme d’habitude. Quelqu’un avait cru entendre parler d’alerte orange… mais bon, à force de crier au loup. C’est pour ça que le nouveau maire avait maintenu l’inauguration de l’école. Il entamait son deuxième mandat mais on l’appelait encore le nouveau maire. Ici, la nouveauté dure. Elle s’étire. Après la glaciation des années de déclin, le second souffle des campagnes n’en finit pas d’étonner.

Cette inauguration était le baptême de sa jeune gloire. Comme un aboutissement. Comme une obsession. Poser son jalon, engager l’avenir, espérer dans la jeunesse, tourner la page et surtout faire oublier la vieille école avec les fonds de culotte, le tableau écaillé, la flaque d’eau sous le portique, les chiottes à la turque du petit préau, les deux kilomètres à pied pour descendre de la ferme et les deux kilomètres pour y revenir, les devoirs le soir sous la grande horloge et mémé qui perdait la tête en tisonnant dans l’âtre des choses de sa mémoire.
Alors, la nouvelle école avait poussé sous les yeux de l’ancienne. Les élèves distraits par les mouvements du chantier suivaient la montée des murs depuis la salle de classe. Ils badaient les maçons qui allaient et venaient torses nus sous le soleil, un moellon dans chaque main en chantant la Cucaracha. Ils disaient hé Valentin, y’a ton père. Il était fier Valentin et pourtant la maîtresse l’avait sacrément décoiffé en lui promettant de finir sur le chantier plus vite que prévu. Bon sang arrête de regarder par la fenêtre, Valentin s’il te plaît ou tu finiras sur un chantier. Lui Valentin, il ne rêvait que de ça, comme papa, le vent de la liberté là haut sur l’échafaudage, en fumant sa clope, en voyant par-dessus les toits.

D’un coup, l’air a blêmi. Le ciel a froncé des nuages derrière la pointe du clocher. Le vent s’est levé. Un roulement a claqué en cascade, encore lointain… on commençait à se demander sérieusement si la météo n’avait pas raison pour une fois. Ils étaient tous là. C’était la première sortie du sous-préfet fraîchement nommé et par curiosité, on était venu voir à quoi il ressemblait. Tassoti, en chemisette, regardait ses pieds pendant le mot de Madame Lambert, l’Inspectrice d’Académie en tailleur Bordeaux et rouge à lèvre assorti. Le Président de la Communauté jouait des coudes pour être dans le premier cercle et le Conseiller général était excusé. Hélène posait dans un coin avec Elisa cachée par l’énorme bouquet de fleurs qu’elle devrait donner tout à l’heure à la grosse dame en rouge quand le nouveau maire ferait un petit signe de la tête. Justement, lui, il n’avait pas encore fini son discours. On respirait à chaque fois qu’il tournait une nouvelle feuille mais on s’inquiétait dès qu’il levait les yeux pour une digression improvisée… On attrapait des mots au passage… nouvel outil de développement... intercommunalité... transparence... et tout ça c’est pour nos enfants… c’est là qu’on a reçu les premières gouttes.
Alors, ça a vraiment pété, comme une déchirure du ciel. On s’est mis à courir. On a bousculé les nappes en papier et les cacahuètes pour chercher un abri. Mme Lambert et ses talons aiguilles, Tassoti et sa chemise trempée, le sous-préfet sous la saucée, le nouveau maire et ses feuillets épars. Quelqu’un a montré du doigt l’ancien préau. On s’est précipité. On était serré, ça sentait bon la vieille terre chaude et on regardait la nouvelle école, abandonnée sous les éclairs, fouettée par l’averse.

Ils avaient tout prévu, un bureau pour la directrice, une salle informatique, une tisanerie… mais ils avaient oublié de faire un préau dans la cour."

Beau texte, vraiment. C'est extrait d'un petit livre publié aux éditions Odilon, L'année des quarante jeudis. 

Pour finir aujourd'hui, petit  hommage à Richard Wright, dont quelques morceaux ont accompagné notre folle jeunesse (je peux vraiment écrire ça maintenant que je suis devenu un "vieux monsieur").




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