Qu'on me pardonne d'enfoncer la gousse d'ail, mais je vais tirer une nouvelle fois sur le fil draculéen. Une coïncidence encore, vous allez voir laquelle. J'aime les coïncidences, c'est sans
doute une illusion mais cette récurrence d'un
motif dans le tissu désordonné de nos jours m'a toujours réjoui. Dans le fatras de nos existences, c'est comme une ligne de sens qui soudain
émerge, une connivence discrète avec une instance inconnue ; quelque chose qui traverse et relie ces blocs trop étanches entre lesquels nous zigzaguons du matin au soir.
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Allons au fait : en ce moment, je lis le Journal de
Jean-Patrick Manchette, 1966-1974. Pour les ignares,
Manchette est un des écrivains français qui ont renouvelé le polar. Son propre fils, Tristan, alias Doug Headline, résume ainsi ce premier opus de son
Journal intime :
"
Ce volume regroupe les quatre cahiers couvrant la période déterminante du 28 décembre 1966 au 27 mars 1974 où Manchette décide de vivre de sa plume et y parvient au prix d’efforts sans cesse
renouvelés et d’une quantité phénoménale de travaux sur le texte, tour à tour insignifiants, laborieux ou brillants. S’y dessine le parcours d’un homme qui trouve sa véritable voie, apprend son art
et devient écrivain"
Et c'est bien ça qui est passionnant : ce cheminement incertain, parfois douloureux, toujours au bord de la galère financière. Là où j'en suis arrivé, en 1969, il n'a pas encore obtenu la
reconnaissance pleine et entière de son talent, il développe moults projets de livres, de scénarios et de films sans qu'aucun ne lui apporte aisance et notoriété :
"Samedi 22 novembre 1969
Gros travail sur la dactylographie, surtout accompli par l'admirable Melissa.
Nous sommes l'un et l'autre harassés.
Perspectives de travail : peut-être un policier à rewriter, peut-être u autre porno. Chienne de vie.
Mais je suis si heureux. Nous serions béats si nous avions le temps et l'argent pour nous reposer, nous promener, nous faire des cadeaux.
*
Relecture de DRACULA de
Bram Stoker. (...)"
Dracula, nous y voilà. Cette relecture n'est pas innocente, elle a des prolongements. Samedi 20 décembre 1969 :
" (...) Levine propose que nous fassions un RETOUR DE DRACULA pour Angoisse Fleuve Noir. C'est une bonne idée, mais faut écrire à crédit. On va essayer car il n'y a rien d'autre à faire. Je
promènera mon Dracula à la Nouvelle Orléans en 1913, avec carnaval, jazz, bordels, et une incursion chez Pancho Villa."
Voilà, c'est tout. Cette coïncidence m'aura au moins permis d'évoquer ici Manchette, ce n'est pas rien.