Poursuivant quelques recherches d'
ethnotasonologie, j'ai emprunté aujourd'hui un livre devenu fort rare, vendu à prix fort sur Ebay :
La Sologne, de
Bernard Edeine. Ce livre, préfacé par André Leroi-Gourhan, a été présenté comme thèse de doctorat ès lettres d'Etat à Paris le 20 février
1960. Il a reçu par ailleurs, toujours en 1960, le grand prix Olivier de Serres des Sciences Sociales Agricoles du Ministère de l'Agriculture (prix Michel Augé-Laribé).

Bernard Edeine a donc étudié de près le
Solognot. Certes, le Solognot n'est pour nous qu'un voisin, proche de nos frères Berrichons du Nord, et à ce titre, un être déjà légèrement exotique. Cependant, avec le sens
de l'ouverture qui nous caractérise, nous nourrissons quelque curiosité pour ceux qui nous entourent. Et puis nous partageons avec les Solognots et les Creusois le destin
des ploucs vus depuis la capitale. Lamotte-Beuvron ou Romorantin ont la même valeur sémantique que Châteauroux quand il s'agit de désigner un trou perdu... C'est précisément à Romorantin que
Bernard Edeine échoua avant la guerre comme professeur d'anglais, alors même qu'il se destinait à une carrière en Extrême-Orient. Plutôt que de se morfondre et de chercher à fuir au plus vite ces
contrées abandonnées de Dieu et de la culture, il s'intéressa à ces pauvres gens dont il partageait l'existence. Et ne cessa dès lors d'arpenter la région avec ses élèves. Le résultat, c'est donc
ce livre.
Il écrit dans son introduction (c'était donc juste avant 1960) : "
Jusqu'à une date récente donc le Solognot a conservé une mentalité très proche de celle du
Solognot de la civilisation prémachiniste". Traduisons : le Solognot ne subissait à peu près aucune influence de la part de la
racaille dynamique.
Il cite un peu plus loin deux descriptions célèbres du "
Solognot de l'époque prémachiniste" : la plus ancienne est celle du prieur de Sennely, Chr. Sauvageon, qui
écrivait en 1701 que ce que les Solognots avaient de plus recommandable, c'était leur charité envers les pauvres, même les étrangers et les passants, avant de faire défiler le long cortège de
leurs vices ; "(...)
ils sont orgueilleux, envieux, indisciplinables et ennemis de correction, infiniment lâches et plotrons, paresseux et fainéants, perfides et toujours prêts à se parjurer,
menteurs, murmurateurs, rusés et malicieux, sans honneur, grands yvrognes, fins voleurs, hommes et femmes impudiques, peu soucieux de l'avenir, peu persuadés des jugements de Dieu."

Un certain
Félix Pyat , en 1850, n'est pas plus tendre. Après avoir écrit que la Sologne n'étant pas l'Eden, le Solognot
ne rappelle pas davantage le roi de la nature, Adam, la créature faite à l'image du créateur, il poursuit ainsi : "
Le moral du Solognot correspond à son physique : la santé de
l'âme est logique avec celle du corps. Aussi le Solognot, inerte et débile dans ses membres, manque-t-il d'activité et de souplesse dans l'intelligence. Il est défiant, routinier, enraciné au fond
de l'habitude, comme un arbre est planté en terre. La locomotivité de l'esprit humain lui est comme non avenue, il ne fait aucun effort, aucune tentative en dehors de ce qu'il a vu faire, il
suit l'ornière battue, dût-il s'y casser le cou, pût-il même éviter l'abîme en se dérangeant d'un pas. C'est un chrétien que le malheur a fait turc, un Européen accroupi comme un
barbare d'Orient dans la fatalité. A trente lieues de Paris, à mille lieues de la civilisation, il vit en vrai sauvage, indifférent, étranger même à tout ce qui intéresse et vivifie
l'homme policé. Il ignore même la valeur de l'or, le Mohican ! (...) "
Un comble ! Nul doute que le krach récent l'eût laissé de marbre... J'adore en tout cas cette
locomotivité de l'esprit humain qui lui est comme non avenue.
Le Solognot prémachiniste n'était-il pas un authentique tason ?