Overblog Tous les blogs Top blogs Humour
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

La fiction brève du dimanche : Nous avions un carnet répertoire

ronot.jpg Nous avions un carnet répertoire. Sur ce carnet, nous devions consigner du vocabulaire, relever des expressions, engranger des mots nouveaux  tout au long de l'année. Pourquoi, moi qui étais un élève des plus sages et des plus appliqués, en fis-je un usage légèrement différent ? Là-dessus, je m'interroge encore.  Le fait est que j'ignorai avec une belle inconscience  les  directives  du maître de CM2 -  le tonitruant Léon L., directeur redouté de l'école des garçons - , et que je remplissais les petites pages quadrillées à petits carreaux de listes incongrues de petits soldats et de circuits à vélo dans la campagne.

 Et puis un beau matin, le père Léon  me demanda de lui apporter mon carnet.  J'eusse  dû me douter de ce qui allait suivre et  prétexter un oubli, une perte. La punition aurait suivie, mais bien moindre que ce qui  allait me tomber dessus comme la foudre. Docile quoique un peu tremblant, j'apportai donc le dit  carnet.  Notre mentor s'en empara comme d'une pièce à conviction qui me plaçait provisoirement au ban de la société scolaire : il en détailla complaisamment les détails devant la classe ahurie, étala mes turpitudes linguistiques et releva sans pitié les moindres manquements à l'orthodoxie lexicale. Ainsi avais-je eu le front d'écrire que le tour à bicyclette devait passer devant le champ de blettes. Cette berrichonnerie me fut fatale et il décréta immédiatement la copie de cinq cents fois le mot betterave. Ce que je reçus comme une grande injustice car je n'ignorais pas le mot, mais dans le contexte de nos virées champêtres il ne m'était pas apparu opportun (nos parents n'employaient, eux aussi,  que le mot blette). 

J'étais bien sûr pétrifié par la honte. Dévoilant sans vergogne mes minuscules secrets d'écriture, il m'exposait au pilori des regards (mais je  dois tout de suite préciser que mes camarades n'exploitèrent pas cette faille dans ma cuirasse de bon élève : je ne me souviens pas d'une seule moquerie après l'avalanche de  lignes à écrire et de mots à copier qui me fut réservée).

Heureusement mon frère eut l'excellente idée, le jour même, de s'ouvrir le genou sur une porte de cave en revenant comme un dératé du catéchisme (le curé s'arrangeant souvent pour faire sortir ses jeunes ouailles en retard pour la reprise à quatorze heures). Un accident assez sérieux pour justifier un transfert à l'hôpital.

Estimant sans doute que cette nouvelle épreuve était de trop, le père Léon, dans un élan de magnanimité dont il aimait parfois à faire preuve, me lava céans de toutes mes punitions. Quand je revis mon frère, fraîchement suturé, j'hésitai entre la peine et le soulagement. Une nouvelle culpabilité pointait sourdement, comme si j'avais provoqué cette chute. Et le sentiment de la honte me poursuivit longtemps.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
D'accord PPse, mais je te suggère d'ouvrir une rubrique spéciale "Histoires de Léon" car à nous tous, ça risque d'être très long...
Répondre
P
Preneur !Carolo, à ton clavier ! Nono et Léon, ça va être  autre chose que Léo et Léa, Quick et Flucke, Tintin et Milou, et autres Nico et Carla.
Répondre
C
Dans ce cas, je pourrai raconter les histoires de Nono et Léon, car certaines ont été fameuses, et j'adorais quand il me les racontais.
Répondre
D
Cette histoire d'excellence a eu une énorme incidence sur ma façon d'appréhender les choses : je n'ai plus jamais trouvé rien d'excellent, bon à la limite, jamais plus. C'est un mot qui est sorti de mon vocabulaire.En réalité, ça a été mon seul mauvais moment durant les 2 années passées avec Léon. J'étais plutôt dans la tête de classe et j'avais la paix.Je pense aussi qu'il faudrait recueillir et, au besoin recouper ( il est possible que les souvenirs de chacun aient crû et embelli ) les histoires qui sont notre socle commun. Après 40 ans, ça fait bien rigoler.
Répondre
C
Bonne mémoire Dom'pic ! Ce que tu ne sais peut-être pas, c'est que Titi en tout bon élève qu'il était, avait engrangé des "bons de punition" qui lui ont permis de descendre le nombre de 13OO à 3OO fois...
Répondre