J'étais resté
à retourner tout cela dans ma tête. Une autre bière n'avait pas suffi à faire décanter toutes les mauvaises pensées qui m'accablaient, mais je n'avais plus un rond pour en commander une
troisième, et il y avait longtemps que j'étais interdit d'ardoise dans ce rade pourrave où j'avais pourtant laissé plusieurs payes si on veut bien cumuler quelques années de chômage et de
petits boulots. C'est alors que l'autre connard est arrivé, avec son loden et son écharpe estampillée Dior :
- Alors, on s'est fait bouler au casting... pas de chance, pour une fois qu'il y avait quelque chose à tourner dans le coin... Remarque bien, un court métrage sponsorisé par la région et Familles
Rurales, il n'y avait pas de quoi faire une ligne qui se vaille sur un CV...
Et il a continué comme ça pendant cinq bonnes minutes, histoire de faire ricaner les deux pouffiasses qui lui collaient aux basques. Je n'ai pas d'esprit de répartie, ç'a toujours été mon problème.
J'encaissais tout, comme au CM2, petit gars déboulé de sa campagne, où j'avais l'habitude de prendre à la place des autres, enfin je ne sais pas pourquoi je dis le CM2, parce que ça a continué
longtemps comme ça, au collège et puis ailleurs. En fait je crois bien que ça s'est jamais arrêté depuis.
- Le salut dans la picole, ça te signe un véritable artisse. Je parie même que t'écris des vers quand tu rentres dans ta piaule le soir...
Je lui aurais bien balancé mon verre à la tronche, mais mon verre était vide, et s'il avait été plein, j'aurais trouvé dommage de gaspiller pour un con. Et puis il s'est lassé lui-même de s'écouter
parler. Il a entraîné les deux fillasses un peu plus loin en les prenant à la taille.
- Tu payes pas une mousse ?
Il n'a même pas daigné répondre. Un geste par-dessus l'épaule, ce fut tout.
Quand les gendarmes ont déboulé, je lui avais déjà fait manger un bon tiers de son écharpe. Le cachemire, y'a pas à dire, c'est nourrissant. Le patron du bistrot aussi il a dégusté, ses petites
tables en marbre sont beaucoup plus costaudes que ses vitrines, je m'en doutais un peu mais j'étais content de le vérifier. Une grande bise fraîche entrait et m'irriguait sauvagement les
poumons.
On m'a fait passer un nouveau casting, avec photos et tout, sous toutes les coutures. Il semblerait que je sois pris ce coup-ci.
Merci Patrigeon, ça fait du bien de voir un connard dérouiller, même par écrit, même par procuration.Bonne année à tous. C'est plus par habitude que par conviction : je crains qu'on va tous en chier.