" Ils fumèrent un moment en silence. Il faisait bon. La nuée se dissipait; un ou deux coups de tonnerre roulèrent
faiblement derrière l’horizon de la Belgique, avec le grondement pacifié d’une queue d’orage. La lune s’était dégagée : au fond de la trouée des arbres, la pente de la clairière se givrait d’une
lumière froide, minérale, toute ocellée par l’ombre d’encre des jeunes sapins assis sur l’herbe. Jamais Grange n’avait eu comme ce soir le sentiment d’habiter une forêt perdue: toute l’immensité de
l’Ardenne respirait dans cette clairière de fantômes, comme le cœur d’une forêt magique palpite autour de sa fontaine. Ce vide de la futaie, cette garde sommeillante le troublaient. Il songeait au
mot bizarre qui était venu à Hervouët : " On n’est pas soutenus ". Ce qu’on avait laissé derrière soi, ce qu’on était censé défendre, n’importait plus très réellement; le lien était
coupé; dans cette obscurité pleine de pressentiments les raisons d’être avaient perdu leurs dents. Pour la première fois peut-être, se disait Grange, me voici mobilisé dans une armée
rêveuse. Je rêve ici — nous rêvons tous — mais de quoi ? Tout, autour de lui, était trouble et vacillement, prise incertaine; on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait
maille à maille: il ne restait qu’une attente pure, aveugle, où la nuit d’étoiles, les bois perdus, l’énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon vous dépouillaient
brutalement, comme le déferlement des vagues derrière la dune donne soudain l’envie d’être nu."