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In memoriam Julien Gracq

gracq.jpg" Ils fumèrent un moment en silence. Il faisait bon. La nuée se dissipait; un ou deux coups de tonnerre roulèrent faiblement derrière l’horizon de la Belgique, avec le grondement pacifié d’une queue d’orage. La lune s’était dégagée : au fond de la trouée des arbres, la pente de la clairière se givrait d’une lumière froide, minérale, toute ocellée par l’ombre d’encre des jeunes sapins assis sur l’herbe. Jamais Grange n’avait eu comme ce soir le sentiment d’habiter une forêt perdue: toute l’immensité de l’Ardenne respirait dans cette clairière de fantômes, comme le cœur d’une forêt magique palpite autour de sa fontaine. Ce vide de la futaie, cette garde sommeillante le troublaient. Il songeait au mot bizarre qui était venu à Hervouët : "  On n’est pas soutenus ". Ce qu’on avait laissé derrière soi, ce qu’on était censé défendre, n’importait plus très réellement; le lien était coupé; dans cette obscurité pleine de pressentiments les raisons d’être avaient perdu leurs dents. Pour la première fois peut-être, se disait Grange, me voici mobilisé dans une armée rêveuse. Je rêve ici — nous rêvons tous — mais de quoi ? Tout, autour de lui, était trouble et vacillement, prise incertaine; on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille: il ne restait qu’une attente pure, aveugle, où la nuit d’étoiles, les bois perdus, l’énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement des vagues derrière la dune donne soudain l’envie d’être nu."

Extrait  d' Un  balcon en forêt (José Corti, 1958)


Il  était né en 1910, cinq ans avant mon  grand-père maternel qui  portait le même prénom. En fait non, car Julien n'était pas son  vrai prénom, et Gracq pas son vrai nom. Il avait choisi Julien Gracq parce que ça sonnait bien ; en réalité il s'appelait Louis Poirier.Il est mort aujourd'hui à 97 ans.  Je l'ai découvert assez tardivement et je n'ai pas encore lu toute son oeuvre, mais  Le rivage des Syrtes et  plus encore  Un balcon en forêt resteront  comme des expériences de lecture ineffaçables. Gracq écrivait l'attente, ce long temps suspendu où grandit  le désir, dans une langue somptueuse où il me semblait qu'aucun mot n'aurait pu être retiré,  comme si le texte était advenu d'une seule coulée. J'étais frappé par la grande fréquence du verbe glisser, et j'admirais comment la matière et les êtres chez lui obéissaient à cette image  du mouvement continu, de vitesse soyeuse, sans heurt et sans éclat. Son seul éclat dans la vie mondaine fut son pamphlet publié en 1949, La Littérature à l'estomac, où il dénonçait les moeurs du petit monde des letttres (il est toujours d'actualité). Sinon, il choisit  de vivre jusqu'au bout dans sa petite ville de Saint-Florent-le-Vieil, au bord de la Loire, refusant de publier en poche, fidèle à José Corti qui l'avait édité dès son premier roman, recevant peu malgré les multiples demandes. 

Ah oui, autre éclat, conséquence du premier, il avait refusé  le Goncourt aussi.  Pas besoin de pognon, l'animal. "
Je persiste à penser, écrivait-il aux membres du jury,  qu’il n’y a plus aucun sens à se prêter de loin ou de près à quelque compétition que ce soit et qu’un écrivain n’a rien à gagner à se laisser rouler sous cette avalanche."

La racaille dynamique n'était pas son fort.
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