A Tasonland, on a
toujours vécu au cul des vaches. Les vaches du patouze, celles du grand-père ou celles du patouze ou du pépé du copain ou du voisin. Bref, il y a toujours une vache quelque part dans
l'horizon tasonlandais. Les étables , nous les avons fréquentées plus que les MJC, et notre enfance a une senteur de bouse qu'on ne s'aviserait pas de renier. C'est ainsi, le Tason est un bouseux
dans l'âme.
J'ai découvert
Ludovic Janvier à Nohant, chez la Dame qui aimait les bouseux, ça tombait bien. Un après-midi de lecture dans la noble maison. Un comédien dans la vaste cuisine
déclamait des extraits de
Tue-le ! un recueil de Ludovic Janvier, sous-titré justement
Voix. Textes à la première personne. Je crois me souvenir avoir entendu le monologue d'un
fossoyeur, mais j'invente peut-être, en tout cas c'était âpre, drôle, noir, c'était la poésie du trivial.
A la médiathèque, j'ai emprunté dernièrement
Une poignée de monde, édité dans la Blanche chez Gallimard. Le titre est une citation de Kafka :
On peut le vérifier en prenant une poignée
de monde pour l'examiner de près. Et quand j'examine de près cet ouvrage, qu'est-ce que j'y vois d'abord : des vaches. On ne peut pas dire que la bête a beaucoup inspiré nos grands poètes
(
Hugo néanmoins exalta la vache dans ses
Voix intérieures) . Aucun en tout cas, à ma connaissance, ne s'est fendu d'un poème aussi
limpide que celui-ci :
Pour le calme au coeur je propose une vache
debout vers nous dans son odeur profonde
et cette buée atour où mouches et moucherons
rôdent en pleine musique avant de s'abattre
aux fins de lui pomper chaleur et sang
ou de lui boire au coin des yeux l'eau tiède
c'est notre pas-temps la vache elle chemine
presque sans bouger vue de Sirius
attelée pour toujours au ciel à sa façon
c'est notre mâche-temps elle rumine
avec ce mufle de patience et ces dents
qui font un bruit de monde en gestation
n'importe quel couillon se voit penseur face à la vache
ça vous fait du bien ça vous fait du bien lentement
en somme elle vous leste l'instant la vache
la vache où tout est délicieux fors la bouse
avec ses mamelles de maman à sa manière
brute avec ce goût énorme de naissance
et vous avez vu les cils vous avez vu les yeux
immenses où rien ne passe sauf les nuages
et la question qu'on est en contre-jour
à deux pas de la clôture et de la pierre à sel
Photo : Yvan Bernaer