A Juan-Marcos
L'étranger commençait à se sentir mal : l'altitude lui pressait la cervelle. Il était venu des plaines de l'est et était monté trop rapidement sur les hauts
plateaux, impatient qu'il était de rencontrer enfin ces nomades qui le faisaient rêver depuis si longtemps. Rassemblant les bribes de chinois qui surnageaient dans sa mémoire comme des haricots
dans la soupe d'un bagnard, il demanda à ses hôtes qu'on lui apportât du foie de porc. Remède suprême, selon lui, contre le mal des hauteurs.
Cet étranger qui prenait la peine de s'exprimer tant bien que mal dans une langue connue méritait bien qu'on fasse pour lui quelques efforts. L'ennui c'est que, dans la contrée, le porc était
plus rare que le yak . Tout de même, à la fin de la journée, on lui présenta la pièce demandée : un énorme foie lustré, entier, qu'il prépara lui-même, sous le regard étonné et légèrement
dégoûté de l' assistance. Il en mangea trois cents grammes ce soir-là, mais comme il n'était pas question que quelqu'un d'autre en consommât, il dût écouler la marchandise les deux jours
suivants. A ce prix, les vertiges cessèrent.
L'étranger retrouva en septembre ses vieux amis de trente ans : l'Aristo, le Plongeur et le Scribouillard. Pour fêter ça, le Plongeur déboucha généreusement maintes bouteilles de champagne et
l'étranger ne parvint pas à prendre congé avant trois heures du matin. Il regagnait ses pénates au fin fond de la campagne lorsqu'il fut arrêté par la maréchaussée juste avant la grande Forêt.
Il souffla comme de juste dans le ballon, mais étonnament celui-ci ne vira pas. Certes, il n'en fallut de peu mais il demeura dans la fourchette permise. "Encore un verre et vous étiez
bon", ricana l'un des gendarmes. Un verre...
L'étranger ne voyait qu'une explication : le foie de porc des hauts plateaux devait encore faire de l'effet.