Nous avons laissé le vieux Moroa derrière nous. Ce matin encore, j'ai fait une dernière
tentative pour le convaincre de nous suivre. A l'extrémité occidentale de la langue de terre à quoi se résume maintenant notre île de Filuhan, sa haute maison de bois continuait de défier l'océan.
J'ai amarré la pirogue à un pilier couvert d'algues brunes et malodorantes, et suis monté à l'étage par l'échelle de bambou. Je l'ai vu, de dos, assis à même le sol, les bras agités de petits
mouvements brusques. Apparemment, il ne m'avait pas entendu et je l'imaginai en pleine séance de prières, implorant une nouvelle fois Sarang le dieu aveugle des profondeurs, à tête de murène, ou
Véhirua la déesse écumeuse qui court sur la surface des mers, ou bien encore les démons Kubira à face de cochon noir qui chantent les nuits d'orage dans les filaos. Je n'osai m'approcher. De légers
bruits cristallins rompaient seuls le silence. Puis soudain le vieux Moroa se redressa et lança un de ces jurons démodés dont l'usage se perdra avec lui.
"Les dieux ne nous sont pas favorables", hasardai-je, du seuil où j'étais resté planté. "Les dieux ! Quels dieux ?" grogna-t-il, "il y a longtemps qu'il n'y a plus de dieux ici. Un vieux sorcier
comme moi peut te l'assurer : non, il n'y a plus rien, qu'un grand tigre d'océan qui nous sale et nous lape."
Il glissa sa carcasse jusqu'à une corbeille de fruits où quelques pommes golden du dernier approvisionnement aérien achevaient de pourrir, et je pus voir la console sur laquelle il tapotait
frénétiquement quelques secondes plus tôt. L'écran du
Tetris scintillait. New game ? "Des semaines que je suis sur le vingt-sixième niveau, pas moyen de gagner contre cette foutue machine.
Mais je compte sur toi, pas un mot à quiconque. Si le vieux Moroa accède à ce niveau, j'ai idée que le tigre ira voir ailleurs."
Je lui objectai que les grandes marées allaient très bientôt submerger ce qui restait de terre. Et que s'il restait là de toute façon il allait crever de faim. "Je n'ai pas besoin de vivres mais de
piles", maugréa-t-il.
Dans la vedette qui nous éloigne des rivages autrefois enchanteurs de notre île de Filuhan, les visages se sont faits sévères. Je sais que tous pensent au vieux Moroa qui est resté là-bas à
supplier les dieux. La jeune Kimanu m'a demandé mon appareil pour faire une dernière photo, juste avant que l'horizon n'avale notre terre, mais le voyant rouge a clignoté et l'objectif s'est replié
comme la tête d'une tortue peureuse.
Elle a poussé ce juron démodé qui était sorti de la gorge raucie du vieux sorcier et je me suis dit que je m'étais trompé : tout n'était peut-être pas perdu.