Par Nil Pétarbrock
Ai-je déjà parlé ici de
Jean-Claude Pirotte ? Si oui, tant mieux, si non, il n'est jamais trop tard pour bien faire. Pirotte est l' un
des meilleurs prosateurs français, il excelle dans le fragment et la chronique, même s'il lui arrive de donner dans le roman (mais j'avoue n'en avoir lu aucun). Ce bref volume que j'ai trouvé à
la médiathèque la semaine dernière est un petit bijou. Sauf que bijou n'est pas le mot qui convient : on n'a que faire des bijoux en terre d'amitié. Parlons plutôt de subtile liqueur ou de l'une
de ces bleues que vous sortait du coin obscur d'un buffet le vieux paysan à l'oeil plissé que vous aviez aidé à changer les vaches. Le Pirotte se sirote, tranquillement attablé (ou
allongé à la romaine), et cette Expédition nocturne autour de ma cave est un flacon à l'arôme entêtant.
Difficile de choisir un extrait. En voici un tout de même, où se retrouve l'amour conjugué du vin, de l'art et de la littérature :
"Cette promenade-ci, autour d'une cave née d'un songe, j'aurais aimé qu'elle pût ressembler aux tableaux d'une exposition de Moussorgski, interprétés par Ivo Pogorelitch. Cette lenteur indécise, ces contrastes éloignés de toute enflure, cette retenue au bord du silence, et ces martèlements sourds aux échos si profonds et si lointains qu'ils semblent émaner de la texture même de la nuit.
Serait-il possible d'aller avec plus de lenteur encore, ce ne serait plus de la musique, mais du silence - une succession de silences habités comme on rêve que soient la littérature et la rencontre avec un vin sans égal et si confidentiel qu'il semble n'avoir mûri que pour se dévoiler hors du temps.
Le vin, la littérature, la peinture, la musique, la philosophie même ne sont pas des ornements de la vie. Ils sont la vie même, qui n'est tissé que de confidences. Nous n'existons que dans l'à-peu-près, l'instable, le précaire et l'insoupçonnable. Nous ne pouvons compter que sur une planche de salut, où cependant nous redoutons de nous aventurer, car elle apparaît plus menacée, plus risquée encore, que nos certitudes mesquines et le sentiment taraudant de notre dépossession. En renonçant à l'art comme au vin, à la paresse comme à l'ivresse de l'inattendu, nous nous livrons à la commune terreur, nous nous faisons les complices de ces tueurs d'humanité que sont les fous messianiques, les hommes d'Etat vergogneux et les sbires des sectes nazies." (p.71-72)
A noter que le livre fait partie de la collection Ecrivins, créée et dirigée par Philippe Claudel, que j'ai découvert à cette occasion. Belle idée, comme est belle l'épigraphe de Baudelaire en tête de volume : Le vin roule de l'or.
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