Anatole la cherchait partout
dimanche. Dans toute la maison. En vain. Anatole, c'est le chien de ma soeur et de mon beau-frère, et celle qu'il espérait pour jouer c'était Prune, la chienne de mes parents, mais Prune n'est
plus, Prune a rejoint le ciel des clébards voici plusieurs jours.
Prune, c'était d'abord un corniaud magnifique, l'improbable croisement d'un dalmatien et d'un loulou de Poméranie, d'un grand tâché et d'une petite boule de poils blancs. C'était l'Europe version
canin, courte sur pattes mais un flair et une vista exceptionnels.
A l'origine, c'était la chienne de mon autre soeurette, mais en sa folle jeunesse elle avait mis à mal trop de plates-bandes : elle fut recueillie par père et mère, chargés d'apprivoiser cette
Attila femelle du jardin. Ce qui fut fait, la bête bientôt s'assagit et coula dès lors une bonne dizaine d'années heureuses à Tasonlande.
Prune, c'était un regard, le regard des chiens intelligents, celui qui leur donne l'air de tout comprendre de ce qui se dit autour d'eux. Avec cet air mélancolique qui vous fait craquer et appelle
irrésistiblement la caresse.
Les derniers temps, elle ne se hissait plus qu'avec peine dans son fauteuil, au coin de la pièce d'entrée. Mon père en avait scié les pieds à plusieurs reprises, l'adaptant à sa souplesse
déclinante. Elle s'est éteinte pendant la nuit, mon père dit que les chiens meurent toujours la nuit, sans témoins. D'ailleurs, peu avant de partir, elle s'était réfugiée sous la maie, comme si
elle devait se cacher pour mourir.
Nous ne la verrons plus fuir vers ce fauteuil lorsque nous lui disions par plaisanterie :on va se laver, Prune ? (Elle détestait se laver). Nous ne la verrons plus poser langoureusement son museau
sur la table, dans l'attente de l'os ou du morceau de viande tant convoîté.
Ce n'était qu'un corniaud, un chien de hasard, mais sa présence nous importait, nous réjouissait. Le coin de l'entrée est vide maintenant. Quand on ouvre la porte, ton absence, Prune, nous
saute au visage.