Quand il revint de la guerre, il retrouva sa maison envahie par le lierre, ouverte à tous les vents mauvais du plateau. Sa femme n'y était plus, qui s'était enfuie depuis belle lurette avec un commerçant de passage, mais ça il le savait, de bonnes âmes s'étaient chargées de le mettre au parfum. Un vieil oncle, qui tenait encore la buvette du village, ne le reconnut pas et il prit bien garde de ne pas dessiller ces vilains yeux veinés de filaments rouges. Il but à petites lampées le picrate atroce, sachant maintenant qu'il reprendrait le car de dix-huit heures. Chaque molécule du liquide lui semblait tomber comme une enclume au fond de l'estomac. Il n'y avait plus rien à faire ici.
Pourtant, pendant les années de camp, il l'avait rêvé bien des fois ce retour. Avec modestie, qui plus est, sans fanfare et sans foule exaltée. Tout au plus quelques larmes essuyées du revers de la manche, une poitrine qu'on serre contre soi, des mains qui se tendent et la galopade d'un enfant qui court porter la bonne nouvelle dans les maisons. Peu à peu le scénario s'était réduit à ces quelques lignes et ne variait plus guère que sur les saisons, le temps qu'il ferait ce jour-là, le cri d'animal qui viendrait du lointain pour ponctuer les gestes sobres des retrouvailles.
Le soleil maigre de ce jour, il se l'était joué aussi. Il avait imaginé la grisaille et les sourires éclatants qui l'auraient percée. Les nuits de fièvre, les nuits de faim et de soif, Il avait imaginé le tendre trajet de doigts aimants sur la balafre qui cisaillait son visage.
Pourquoi être venu aussi, alors qu'il n'ignorait plus rien de l'abandon dont il était l'objet ? Par quel sorte de vain espoir avait-il crû pouvoir inverser le cours cruel des choses ? Il ne savait pas, mais ce qu'il savait, c'est qu'il devait venir. Pour mieux recommencer. Ou mieux se foutre en l'air.
Le car avait beaucoup de retard. Le conducteur, à la forte haleine avinée, s'en excusa à peine, affirmant avoir été retardé par un troupeau de vaches. Une femme descendit, visiblement inquiète, une petite valise de carton à la main. Elle arpenta le quai. Revint sur ses pas. S'adossa à un lampadaire.
- Alors, vous montez ? glapit le chauffeur.
L'autre ne répondit pas. Il se dirigeait vers la jeune femme.
- Y'en a, j'vous jure, la guerre ça les a pas arrangés !