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La fiction brève du dimanche : Trépidation d'un aiguillage fatal






Trépidation d'un aiguillage fatal
     Papon est mort. Titre du journal ce matin, mais il l'avait appris hier dans la nuit. Dépêche AFP relayée par Le Monde, sur un fil d'actualité du Web. Drôle de sensation :  la semaine précédente, il en avait fait le motif d'une fiction.
     Le vieux n'y avait donc pas survécu.
     Il l'imagine, chez lui, dans sa villa cossue, malade déjà, très malade, arc-bouté contre cette mort qui gagne et l'humanité  derrière la porte qui réclame justice, mais il ne dira rien, pas de repentance, pas de pardon. Il dort mal, très mal alors il passe ses nuits sur l'ordinateur dernier cri offert à Noël par ses petits-enfants, il tape son nom dans le moteur de recherche et il est effaré tout d'abord par le nombre de résultats : 1 080 000 pages qui parlent de lui, Papon Maurice, puis  c'est une grande montée d'orgueil. Il s'est toujours su important. Il en a la confirmation. Pourtant quand il commence à entrer sur ces pages, il est déçu. Partout ou presque, on le traîne dans la boue. Il surfe rageusement, jusqu'à ce que, par le plus grand des hasards électroniques, il tombe sur cette histoire où un petit bonhomme, dans le secret de sa conscience, avait pris fait et cause pour lui, en cet heureux temps où il faisait dans le Cher la pluie et le beau temps. Il est ému, Papon. Il ne verse pas de larme car il a l'oeil sec, mais ça le touche tellement que la tension monte et qu'il appelle au secours sa gouvernante. Celle-ci arrive en courant, le couche fissa, éteint l'ordinateur. L'agonie a commencé.
     N'importe quoi, bien sûr. Papon n'a pas d'ordinateur. L'internet, il s'en fout, il relit de vieux classiques, Balzac, La Rochefoucauld, le cardinal de Retz, parfois un poème de Ronsard qu'il connaissait jadis par coeur. Il sait qu'il va mourir et il jette encore sur un cahier brun quelques phrases définitives pour une postérité improbable. Il suce des pastilles Pullmoll, ce qui agace prodigieusement sa gouvernante.
    Il faut arrêter avec cette histoire de gouvernante. Papon n'a pas de gouvernante, juste une infirmière qui passe la nuit dans la pièce du rez-de-chaussée, et un secrétaire pour la journée. C'est d'ailleurs lui qui est un  internaute chevronné et qui lui rapporte un matin la feuille imprimée contenant cette fiction où lui, Papon, est cité. Il lit et ricane. Que sa gueule à lui, Papon, ait pu retenir l'attention d'un môme, non, il n'y croit pas. Son secrétaire pense alors qu'il n'a jamais aimé les mômes. Le lendemain, il lui donne une fausse pastille Pullmoll qui lui affole le palpitant.
    Il faut arrêter avec les pastilles Pullmoll. Il faut arrêter d'imaginer Papon. Qui a envie de se glisser dans la tête d'un Papon ?
    Pourtant, il le voit encore, c'est plus fort que lui, à la fenêtre du premier qui donne sur le jardin et le grand cèdre qu'il a planté dans les années 50. La tempête de la semaine dernière en a décoiffé la cime. Il y voit un signe funeste. Et puis c'est un bruit de chemin de fer qui furtivement lui déchire le tympan, la trépidation d'un aiguillage fatal. Il laisse retomber le rideau.

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P
Et oui, "Papon" : 1 080 000 pages bat de justesse "trou du cul" : 1 030 000 pages (véridique, vous pouvez vérifier !).
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D
Résumé de la fiction brève du dimanche<br /> La mort a marché dans une merde.
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