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Case vide dans la diagonale du fou |
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Je ne l'ai rencontré que deux fois. La première, c'était à la Foire du Livre d'une sous-préfecture proche de chez moi, qui se tenait dans un gymnase mal chauffé. La tête d'affiche en était une ex-star du patinage, fraîchement retraitée, qui dédicacait ses Mémoires sous l'oeil méprisant ou désabusé des autres auteurs. A l'exact opposé, dans la diagonale du fou, le Navigant, lui, dormait. Oui, dormait, d'un bon et très large sommeil, avec juste un ronflement léger, comme un ressac tranquille. Sur la table devant lui, une dizaine d'exemplaires seulement de ses Récits du Navigant, et trois plaquettes de poèmes, sur papier jauni, en un unique exemplaire chacune, intitulées Chavirements, Naufrages et Notes du Navigant. J'ai toujours beaucoup de réticence à feuilleter les ouvrages en présence des auteurs, certains semblant guetter sur votre visage l'approbation, le sourire qui les confirmeraient dans la certitude de leur talent. Chiens en attente de l'os. Et je n'ai souvent rien à donner. Là, je profitai du somme pour lire à mon aise. C'était étrange : impossible de savoir si ce qui était raconté décrivait une expérience réelle ou était le fruit d'une imagination fertile et retorse. Je me plongeai si bien dans ces périples peut-être rêvés que je ne m'aperçus pas que l'homme s'était réveillé et m'observait. Quand je croisai enfin son regard, c'était du défi que j'y lus. Comme je reposai les Notes du Navigant, il m'avertit d'un ton rogue que ce n'était pas à vendre, que c'était le dernier exemplaire qui lui restait et qu'il entendait le garder. J'ai bafouillé un Dommage... parfaitement sincère, et je lui dis que je voulais au moins acheter ses Récits, sauf que le prix n'était pas indiqué. Il marmonna quelque chose d'incompréhensible, prit un volume sur la pile, le regarda d'un air sombre puis me le tendit en me disant qu'il m'en faisait cadeau. Bien évidemment, je protestai. Bon, alors, c'est trois cents francs, rétorqua-t-il. Et aussitôt, voyant ma surprise, me le fourra à nouveau dans les mains. Prenez-le, je vous dis. En riant d'un rire épais, comme on imagine aux vieux loups de mer. Et pour la plaquette, là, je crois bien qu'il m'en reste une chez moi. Passez me voir un de ces soirs. Et il arracha sans façon un bout de la nappe blanche en papier et y traça d'une écriture anguleuse les hiéroglyphes d'une adresse. La seconde fois, c'était donc à son appartement, en plein coeur d'une cité du chef-lieu du département, au sixième étage d'une tour vouée à une démolition prochaine. Je sonnai longtemps avant qu'il ne vienne m'ouvrir. Il eût l'air surpris que quelqu'un franchisse sa porte. Excusez-moi, je dormais, je dors beaucoup vous savez. L'appart, un F4 à ce qu'il semblait, était presque vide, et nos pas résonnaient dans le vestibule. Il me fit entrer dans la cuisine où régnait comme partout un froid de canard. Je vais repartir, me dit-il. Rien à foutre ici, trop longtemps au port, la carcasse. Et il se tapa sur le poitrail. Il me servit d'autorité un Nescafé tiède. Je n'ai pas retrouvé la plaquette, ajouta-t-il. La Mouette a dû partir avec. La Mouette ? Ma femme, précisa-t-il, ma femme qui s'est taillée dans les quarantièmes rugissants. Il faudrait que je la rejoigne, mais je ne suis plus sûr d'avoir la force. Il s'abîma alors dans un profond silence, et l'obscurité qui montait en cette fin d'après-midi menaça d'engloutir la pièce. Je ne savais plus comment partir à mon tour, redoutant de l'abandonner, comme si je l'avais débarqué sur une île déserte. Revenez dans une semaine, j'aurai la plaquette. Ce furent ses derniers mots, sur le palier du sixième. Mais, la semaine suivante, je sonnai sans résultat. Un mois plus tard, ma dernière tentative se solda par un échec définitif : l'appartement avait été mis sous scellé et personne ne savait où était passé le Navigant. Je hante les Foires du Livre partout où mon métier m'entraîne, mais nulle trace du vieux poète. Que des patineurs de plus en plus nombreux. Case vide dans la diagonale du fou. |
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