Par Nil Pétarbrock
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Poète maudit |
Il avait commencé à écrire de la poésie pendant ses deux années de pré-retraite. Un furieux lumbago qu'il avait traîné pendant des mois lui avait annihilé le reste de plaisir qu'il éprouvait autrefois à jardiner, et, soudain désoeuvré, il s'était piqué au jeu des vers et des rimes à l'occasion d'un concours organisé par la feuille de chou locale où il était demandé de pondre un poème sur un souvenir d'enfance. Il s'était fendu d'un sonnet à la grande manière de Hérédia qui lui avait valu le second prix (un aspirateur Samsung dernier cri et deux places pour Holiday on ice qui passait à Limoges). Six mois plus tard, il publiait en souscription son premier recueil, Les Pleurs du Mâle, très marqué par sa relecture récente de Charles Baudelaire. Peu après, ayant découvert Apollinaire, il se lançait résolument dans le vers libre et passait tout son temps à la terrasse des bistrots, plongé dans la composition d'Elixirs, son grand oeuvre selon ses dires, qui fut malheureusement refusé par deux cent soixante-trois éditeurs parisiens et provinciaux, avant d'être accepté par La Pensée Universelle. Son pot de retraite fut mémorable : il remercia l'aimable assistance par un de ses derniers poèmes : un flux vertigineux de mille quatre cents vers à la syntaxe débridée qui ne fut interrompu que par l'évanouissement de Madame Rolande, qui dirige la chorale du diocèse, quand il fut question des spermes noirs dansant sur les vagins livides. La nouvelle souscription qu'il lança trois semaines plus tard fut un échec dont il ne s'expliqua pas la raison. On commençait à le regarder d'un oeil inquiet aux réunions du club MGEN. Une rupture d'anévrisme mit une fin brutale à cette carrière poétique fulgurante. C'est tout juste si, dans la circonscription, on n'en fit pas un poète maudit. Toujours est-il que Madame Rolande, pas rancunière pour deux sous, fit chanter de fort beaux cantiques lors de son enterrement. |
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