Albéric
Grinche se retrouva à la retraite un beau jour de mars après quarante-cinq années de bons offices comme employé de quincaillerie à Saint-Crépin, chef-lieu de canton appelé à disparaître suite
aux recommandations de la commission Balladur. Veuf, deux grands enfants casés, habitant l'un dans les Ardennes, l'autre à Levallois-Perret, et qu'il visitait à dates fixes deux fois par an,
une santé de fer, peu de vices, un sommeil régulier et sans rêves, qu'allait-il faire de ce loisir soudain ? Comme il avait lu dans le quotidien local que pour éviter le sentiment de vide la
retraite venue, il n'était pas mauvais de s'inscrire dans la vie associative, il chercha dans cette direction. Et comme il aimait à taquiner le goujon de temps à autre, il se dirigea un beau
soir vers l'assemblée générale du Bouchon Saint-Crépinois, qui se tenait au Pénalty, café qui disposait d'une ancienne salle de bal propice aux réunions.
Le Bouchon Saint-Crépinois vivait une période trouble de son histoire : la moitié du bureau avait démissionné à la suite d'une obscure affaire d'alevinage raté. Le débat s'annonça tout de suite
houleux, mais il se trouva qu'Albéric, que la dégustation d'une poire William juste avant l'ouverture de l'assemblée avait contribué à metttre en verve, eut une parole de sagesse qui ramena
momentanément le calme. Et chacun de s'aviser que ce Grinche, assez terne en temps ordinaire, avait toujours su se mettre en quatre pour vous dégotter les boulons dont vous aviez besoin, dût-il
passer l'après-midi dans la réserve. Aussi lui proposa-t-on le poste de trésorier que, surpris et gêné, il n'osa refuser.
La gestion du Bouchon Saint-Crépinois avait toujours été assez laxiste, les comptes allaient à vau l'eau, sans oublier l'indispensable caisse noire qu'on lui présenta avec force sourire (bien que
l'appelation ne correspondît point avec la réalité : en l'occurrence il s'agissait d'une boîte de biscuits La Paimpolaise, qui servait entre autres à payer les bouteilles de Ricard vendues en douce
au Concours de Pêche annuel sur l'étang de Saint-Crépin).
Avec Albéric, les choses changèrent du tout au tout. Finies les cotisations impayées, les subventions absorbées par les vins d'honneur au Pénalty, les petits arrangements avec la Poissonnerie
Centrale, dont le directeur était le beau-frère de la cousine du vice-président. D'une intégrité de mauvais aloi, l'ancien quincaillier épura scrupuleusement les comptes et provoqua une vague de
mécontentement comme on n'en avait jamais connue à Saint-Crépin. Même les plus modérés trouvaient qu'il poussait le bouchon un peu loin. Une deuxième caisse noire fut instaurée par une coterie
rebelle, et le Ricard recommença à couler sous les manèges carrés. On vit même les anciennes factions se réunir et faire bloc en sourdine contre le Robespierre de l'art halieutique.
Quand on le déposa l'année suivante, il ne manifesta aucune émotion. Il avait fait son travail, il pouvait rendre son tablier. Cette épuration l'avait passionné, et il rêvait maintenant de
relever d'autres défis. Lorsqu'il confia étourdiment à son voisin que l'envie lui était venue de rentrer au bureau du foot ou à celui du ball-trap, la rumeur déferla aussitôt sur le village, et
l'on attendit fébrilement qu'il fît son voyage annuel dans les Ardennes pour convoquer toutes les Assemblées générales.