La neige, le bordel,
vingt ans qu'il attendait ça, ici, dans la cité phocéenne, comme ils disent à la télé pour faire du style, vingt ans qu'il était arrivé là pour les beaux yeux d'une autochtone, vingt ans qu'il
y travaillait dans une petite entreprise de charpente et toiture. Vingt ans d'hivers pas toujours doux mais sans neige. Alors que la neige pour lui c'était la couleur même d'un autre monde.
Et il se souvenait sans peine, qu'étant minot, dans sa province vallonnée qui sur la carte hésitait entre climat océanique et climat continental, il ne tenait pas en place dès que le premier flocon
dansait devant les vitres. Plus possible d'écouter le maître, de tracer un seul mot, de ne pas tendre un regard avide vers le pastel blême de l'horizon. Rêvant jusqu'à être sourd aux rappels à
l'ordre, aux rires des copains juste avant que la grande règle plate ne s'abatte soudain sur la table en le faisant bondir de frayeur.
Vingt ans qu'ici il ne pouvait plus songer aux longues promenades dans la campagne épaissie de silence, jusqu'au crépuscule rosé, à la terminaison du vol sombre des corneilles.
Du quatrième étage de son immeuble, il les voyait râlant, glissant, patinant, marmonnant, vitupérant contre cette neige imbécile et les autorités municipales incapables de
gérer
l'intempérie.
Oh, comme il aurait aimé marcher dans ces rues, sinuer entre véhicules bloqués et humeurs mauvaises, gagner les sommets de la ville et sourire aux gamins qui s'ébrouaient comme chiens
fous dans cette blancheur.
Pourquoi avait-il fallu, pute vierge, qu'hier, ce grand con de Bastien dérape et lui laisse porter seul quelques lourdes secondes une grande solive en chêne de quatre mètres de long ?
Sur le coup, il n'avait pas bronché. Costaud le gars. Mais, dans la nuit, il avait dégusté et ce matin, ce matin de neige, il était complètement bloqué.
Il reprit un peu du café préparé par sa douce. Avant de partir au boulot, elle avait aussi tourné le fauteuil du salon vers la fenêtre.