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Il mouillait volontiers son gosier

Il est des librairies improbables. Le livre que je veux évoquer ce soir, je l'ai déniché en 2001 à Récup Auto, à La Châtre : à cette époque, ils avaient, à côté des enjoliveurs, des boîtes de pâté, des fringues soviétiques ou de la vaisselle Arcopal, un rayon de bouquins introuvables ailleurs dans le département. J'y ai découvert deux Louis de première cuvée, Louis Massignon, un grand orientaliste français et Louis Calaferte, un écrivain d'importance trop mal connu.
Et puis ce livre, une anthologie sur la littérature française et le vin du XIIIe au XXe siècle, Le Vin et l'Encre, de Sophie Guermès. Je l'ai ressorti d'une étagère cet après-midi, mû par je ne sais quelle intuition ( c'est Rabelais avec ces beuveurs très illustres qui devait encore me trotter dans la tête). En fait, je n'avais jamais fait que le parcourir. Là, je me suis attardé tout d'abord sur le premier texte, le plus ancien, La Bataille des vins, un poème de Henri d'Andeli, du XIIIème siècle, qui commence comme ça (c'est traduit bien sûr en français moderne par S. Guermès) :

Ecoutez la grande aventure
Qui advint l'autre jour à table
Du bon roi qui se nomme Philippe.
Il mouillait volontiers son gosier
De bon vin lorsqu'il était blanc.
Il le trouva gentil et franc
Et disait qu'il en était amateur.
En raison du bon vin et de la douceur
Qui faisaient la qualité du vin,
Le roi en but sans avoir soif.
Le roi, qui est courtois et sage,
Envoya tous ses messagers
Quérir le meilleur
Qu'ils trouvent au monde.

Suit alors une très longue liste de vins, où l'on retrouve des crus bien connus de nos jours (Saint-Emilion, Alsace, Chablis, Sancerre...), mais aussi tout un tas de cépages disparus, et puis surprise...

Le premier alla quérir du vin de Chypre.
(Ce n'était pas de la cervoise d'Ypre),
Du vin d'Alsace, de Moselle
(...)
Du vin de Sézanne et de Samois,
Du vin d'Anjou et de Gâtine,
D'Issoudun, de Châteauroux,
Et du vin de Trilbardou,
(...)

Eh oui, on ne parle ni de Reuilly, ni de Châteaumeillant, mais de Châteauroux et Issoudun. Nos ancêtres tasons ne  laissaient pas à d'autres le soin de cultiver leur picrate. S'ensuit une bataille entre les vins où chacun cherche, en termes choisis,  à convaincre de sa supériorité sur les autres pifs :

"Tais-toi, fils d'ordurière putain,
Dit le vin de Pierrefitte(...)"

Un peu plus loin, nos bons vins entrent dans la dispute :

"Chauvigny, Montrichard, Lassay,
Châteauroux et Besançon,
Montmorillon et issoudun
Se présentèrent devant le roi tous ensemble,
Pour rabattre la jactance
De tous nos bons vins français."

Rabattre la jactance du français, c'était déjà, au treizième siècle, la vocation du tason.




 
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