En chemin, je m'étais attendu au pire. Quand le Noël de La Bagaudière avait passé son coup de fil
m'annonçant que les vaches étaient sorties du pré et qu'elles vagabondaient sur la route, je les avais tout de suite imaginées en train de mener la rumba dans les grands champs d'orge du
Sylvain Plantu qui la bordent de chaque côté. J'ai tout de suite enfourché mon vélo et j'ai foncé jusque là-bas, sans même remercier ce pauvre Noël qui avait surpris mes bêtes à
passer devant sa ferme, juste au moment où, coup de chance qu'il m'avait dit, il était sorti pisser. Je commençais déjà à penser à la paperasse d'assurance qu'il allait falloir remplir, aux
récriminations du Sylvain à qui ça donnait encore une bonne occasion de m'emmerder, à la tête de ma Céline qui voudrait tant que je les vende mes foutues limousines pour qu'on puisse prendre plus
souvent des vacances tous les deux. C'est donc à bout de souffle que je suis arrivé au sommet de la côte des Brumandes ; de là, pour sûr, j'allais contempler les dégâts, estimer la douloureuse.
Mais non, l'orge ondulait doucement sous la brise et nul bovidé n'en émergeait au-dessus des nappes mouvantes.
Mais où elles sont ces connes ? je me suis dit, à la fois soulagé et inquiet. Je n'avais plus qu'à me laisser glisser dans la descente. Elles avaient dû filer
sans s'attarder pour une fois, direction les pièces de blé du GAEC des Toublancs. Et là, le carnage risquait d'être pire encore. J'ai donc plongé sans retard dans le dénivelé, appuyant de toute
la force de mes bottes Aigle en caoutchouc vert doublure jersey polyamide, négociant les virages avec l'aisance d'un Lucien Aimar en 66. Et c'est au moment où je traversai, comme un spoutnik
désorbité, le pont de la Soule que j'ai aperçu mon troupeau fugueur, et j'en ai tellement appuyé sur les freins, qui n'étaient plus de première jeunesse, que je suis carrément passé par-dessus la
bécane et que je me suis retrouvé dans la bouchure, le nez dans les ronces.
Elles étaient entrées dans le grand pré qui longe le ruisseau. La barrière étant pourrie, elles n'avaient pas peiné à te l'écraser. Elles s'étaient ensuite
répandues là-dedans, heureuses, avec de l'herbe tendre qui vous montait jusqu'à la panse, un bon soleil qui vous chauffait la couenne et un courant serein et ombreux où s'abreuver sans limites.
Les coquines avaient du goût. Je me suis souvenu que c'était là, il y a longtemps, que j'étais allé pour la première fois à la pêche aux vairons. Il m'a même semblé, l'espace d'une seconde,
retrouver l'odeur de friture qui flottait le soir au retour de nos escapades. C'était Noël justement qui m'avait montré le coin. On partait parfois très tôt le matin, les cannes attachées sur le
cadre du vélo.
De ces choses, on n'avait jamais reparlé.
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