A M.,
Un matin, il était là. Sur la place de la cathédrale, à l'angle des deux rues où la mairie avait disposé ses chalets pour le marché de Noël. La meilleure place, en
fait. Son vieux Mercédès piqué de rouille au beau milieu des cahutes de pin blond... Les camelots n'en revenaient pas. Quel fondu avait eu le culot de se poster là ? Enfin, pas d'affolement, les
placiers allaient régler ça fissa. Ils ont déboulé au moment où il finissait de disposer ses pulls tibétains sur des portants que même chez Emmaüs on n'aurait pas osé exhiber. Les deux
fonctionnaires territoriaux échangèrent un regard complice : ils étaient de bonne humeur et ne doutaient pas une seule seconde qu'ils allaient bouter l'inconscient hors de ce lieu régenté par eux
avec la bonhomie et la rigueur de monarques aussi débonnaires qu'implacables . Au misérable papelard présenté par le jeune freluquet, attestant d'une activité commerciale à titre provisoire et
signé de la veille même de ce jour, ils opposèrent un ricanement de belle tenue :
- C'est bidon, votre truc...
- C'est bidon, si tu veux, mon pote, mais moi ça me donne le droit de vendre ma came, et je vais pas m'en priver.
- Tu vas reprendre tes cliques et tes claques, tes pulls et tes ponchos, et foutre le camp d'ici, oui (dixit le placier-chef qui n'avait que modérément apprécié d'être tutoyé d'emblée).
Non seulement le jeune n'obtempéra pas, mais il sortit du camion une pleine caisse de bonnets chamarrés qu'il désigna aussitôt comme le produit authentique de l' artisanat péruvien des hautes
vallées andines. Et comme le placier subalterne faisait mine de faire faire à la marchandise le trajet retour, il menaça carrément de porter plainte pour atteinte à la propriété. Et exigea la venue
de l'adjoint au maire chargé, il le savait, de l'organisation du marché. S'ensuivit un petit attroupement de badauds curieux de cette joute matutinale et dont deux membres au moins furent séduits
par le prix somme toute modique de ces pulls à grosse maille himalayenne, rendue bien alléchante de par la froidure qui régnait alors.
L'adjoint au maire ne parvint pas davantage à faire plier bagage à l'impertinent :
- Vous êtes adossé à la cathédrale, monsieur, un site classé que vous défigurez avec votre étal de fripes et votre vieux véhicule.
Mais l'autre lui fit remarquer que ses cabanes en bois étaient tout autant que son camion adossées à l'auguste édifice. Et encore lui pouvait avancer d'un mètre.
- T'as qu'à faire la même chose avec tes chalets...
On ne trouva aucun arrêté municipal suffisamment précis pour l'expulser.
Il continua impertubablement son négoce, hélant le passant, le tutoyant sans ambages, écoulant petit à petit son stock hétéroclite.
Il revenait s'installer chaque matin à quatre heures et le plus souvent, malgré le froid très vif de cette année-là, dormait dans son Mercédès par crainte qu'on ne lui vole son
emplacement.
Un soir, le vendeur de sabres de samouraï et le vendeur de jouets en bois vinrent le trouver :
- Ca va, c'est bon, tu peux aller dormir, on te la piquera pas la place.
Finalement, la saison avait été vraiment bonne. Beaucoup plus tard, il m'a confié :
- La seule chose qu'ils auraient dû faire, c'est faire passer les douanes. Là, j'étais refait à six cents pour cent...