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Elle lisait Paolo Coelho |
| Elle lisait Paolo Coelho et semblait même y prendre du plaisir. Elle, la vieille militante chevronnée, presque quarante ans de lutte syndicale et politique, quasiment le tour de la terre en manifs et marches de protestation, des tonnes de manifestes, tracts et pétitions à son actif. Et je la trouve plongée dans les aventures d'un berger illuminé. J'étais en train de préparer des lignes à truites au sous-sol lorsqu'elle est venue m'avertir qu'elle partait faire un stage de chamanisme. Un long week-end dans le Morvan. - Mais c'est le week-end où les enfants devaient descendre... - Nous les verrons aux grandes vacances.- Bon... Il y a de belles rivières à truites dans le Morvan, à ce que je crois savoir... - J'y vais toute seule, Jean. J'ai failli m'en foutre un hameçon dans le pouce : on ne s'était pas quittés une seule journée depuis si longtemps. La dernière fois, ç' avait dû être pour mon opération de la vésicule, en 75. Ce week-end où elle est partie, il a fait un temps si pourri que je n'ai même pas pu aller à la pêche, et je me suis laissé entraîner par mon neveu - jeune apiculteur désoeuvré - sur un concours de belote calamiteux dans un ancien abbattoir régional en décrépitude. - Qu'est-ce que c'est que ce tube de dentifrice ? elle m'a dit à son retour. J'avais laissé le lot sur la table de la cuisine. Email Diamant, la magie du blanc. - Les esprits des cartes n'étaient pas avec moi... J'appris ensuite que son chamane morvandiau (qui avait très bien connu, selon ses dires, Carlos Castaneda) avait repéré en elle une brillante élève. Un stage de second niveau allait avoir lieu dans une prochaine quinzaine. Le prix était de second niveau, lui aussi. C'est à peu près à cette époque que je me suis mis à la pêche à la mouche. Il y faut beaucoup d'entraînement et ça tombait bien, j'avais un paquet de temps disponible. Un jour, je ne retrouvai plus la longue table en chêne massif du salon. Le chamane avait eu besoin d'une table pour recevoir ses nombreux disciples. - Elle était bien trop grande pour nous deux. Le chamane émigra ensuite vers l'Aveyron, puis le Pays Basque, avant de disparaître tout à fait. Elle était persuadée qu'il avait regagné le Mexique. - Tu ne peux pas comprendre, me disait-elle. Et puis, un jour : - Je ne retrouve plus mon Paolo Coelho. Tu ne l'aurais pas vu par hasard ? Pour appâter, le Paolo Coelho ne vaut pas le maïs ou la patate bouillie, mais ce cortège de feuilles filant au gré des flots sous la lumière dorée du crépuscule est une sacrée belle chose, je vous assure.
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