Nous ne goûtons
rien de pur. Chapitre XX du livre deux des
Essais de Montaigne. Il n'avait jamais lu Montaigne en entier, mais du fort volume de la
Pochothèque, acheté lors d'un passage à Périgueux, il aimait ouvrir de temps en temps une page au hasard. Et c'était bien rare si des lignes qu'il découvrait ainsi - et qu'il ne
comprenait parfois qu'à grand peine (si tant est qu'il se donna cette "grand peine" justement, ce qui reste à prouver) -, il ne tirait pas, je ne dis pas quelque enseignement, du moins quelque écho
à sa vie personnelle hésitant entre la rectitude et le chaos, comme celle de tous sans doute, il n'en disconvenait pas. Et cette page 1039 ne faisait pas exception à la règle, qui citait Lucrèce
dans un latin qu'il avait autrefois essayé d'apprendre seul (mais ayant renoncé au premier tiers du livre d'initiation, il ne restait plus que des bribes de bribes) :
medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat
Phrase qu'il aurait donc bien été incapable de comprendre sans la traduction qui l'accompagnait :
du milieu même de la source des plaisirs surgit quelque amertume, qui serre le coeur
parmi les fleurs mêmes. Et il repensait à cette longue promenade familiale dans la campagne irradiée par la sublime lumière d'octobre puis sur les berges d'un fleuve indocile et glorieux, au
repas de midi qui suivit, à l'absence soudain inquiétante de sa fille, vite retrouvée, en pleurs dans le salon. Elle ne cessait, dit-elle, de repenser au terrible accident qui avait fauché son
ex-beau-père, le père de son petit frère, et qui l'abandonnait entre la vie et la mort. Elle qui était si gaie hier au soir et n'avait rien laissé paraître de toute la matinée,
sanglotait maintenant entre ses bras comme si rien n'avait pouvoir d'arrêter ce chagrin immense. Ainsi, malgré la joie où nous étions tous de nous voir et de vivre ce jour ensemble,
pouvait fleurir l'incoercible douleur. Et peut-être même celle-là accusait-elle celle-ci, par contraste, la rendait-elle plus saillante et aiguë, comme la ligne sombre d'une barque oscillant
sur le dos mouvant des vagues.