(Discours du PPESE en février 2003, à Dampierre)
Tasonnes, tasons,
Merci à vous d'avoir répondu présent pour le grand départ, cette grande aventure qui va nous transporter vers un nouveau monde, plus beau, plus chaud, plus lent, en un mot plus tason, merci d'avoir bien voulu tenter la première télétasonoportation collective de l'histoire de l'humanité, périple à côté duquel le vol de Gagarine n'était qu'un saut de carpe dans l'étang à Nini et le premier pas sur la lune aussi bouleversant qu'une randonnée Ufolep, un dimanche matin à Jeu-Maloches.
Base spatiale : Dampierre. Technicienne chargée du pas de tir : Dédette. Responsable de la mise à feu des moteurs : Monique. Chef de mission : notre vénéré président auto-proclamé. Le compte à rebours a commencé et je suis fier de vous apprendre que le plan de décollage est rigoureusement respecté. Tous les indicateurs sont excellents : il a été procédé à un graissage méthodique et le taux d'alcoolémie a d'ores et déjà dépassé le niveau congrès de mineurs polonais un soir de paye et devrait en toute logique atteindre le niveau Tontons flingueurs dans la cuisine dans le courant de la nuit.
Je dois maintenant vous dire que ce ne sera pas la première fois que nous, les tasons, sommes contraints à l'exil. Mes études poussées en exobiologie m'ont convaincu que nos lointains ancêtres ont déjà par le passé fui des planètes devenues invivables, des systèmes solaires possédés par le démon de la vitesse, des nébuleuses névrotiques et des galaxies épileptiques. Nous, les tasons, sommes les véritables extra-terrestres de cette Terre ingrate, les gitans des étoiles, les tziganes de l'espace, les romanos du cosmos. Mes enquêtes sur le chromosome T ont montré que Paton provient, par ses ascendants, de la galaxie M83, dans la constellation boréale du Lézard. Doudou est originaire de la constellation australe du Lièvre, Hervé d'A. de la petite constellation du Toucan, tandis que tous les B... sont issus de la constellation de la Mouche.
Le célèbre bandit tason, Bruno A...., l'Alfred Sirven du Limousin, le mollah Omar de la rue de la Gare, a ses racines dans la nébuleuse du Crabe alors que les Renaldo descendent en droite ligne des archéo-tasons de la grande constellation équatoriale de la Baleine. Enfin, le PPESE provient de l'amas stellaire du Canard sauvage et les deux tasonnes Sylvichon et Patounette de la nébuleuse M27 dite du Diabolo, dans la constellation du Petit Renard, à 720 années-lumière. Tout ceci est bien sûr authentique et vérifiable. Ah ! J'allais oublier Juan-Marco de la Playa... il faut dire que ce cas est singulier, sa généalogie cosmique est inextricable, mes chercheurs sont passés très près de la crise de nerfs, enfin, après des mois et des mois de recherche insatiable, nous avons pu établir qu'il n'est pas de ce monde, oui, je l'affirme, Juan-Marco vient d'un univers parallèle où, c'est très curieux, il retourne de temps à autre. Bien sûr, il affirme s'être rendu en Colombie, en Thaïlande, en Australie ou en vallée de Chevreuse... C'est ce qu'il croit d'ailleurs en toute bonne foi. Mais qui peut ici attester de la réalité de ces voyages ? Personne. Non, la vérité, c'est qu'il repart régulièrement tasonner dans un univers second, où son daltonisme est la norme. La télétasonoportation est naturelle chez lui. Nous n'avons pas tous cette chance...

Ainsi sommes-nous condamnés de toute éternité, nous les tasons, à errer dans l'univers à la recherche d'un bar ouvert après vingt-deux heures. Combien d'astéroïdes désolés ne servant que de la bière tiède, combien de comètes crasseuses délivrant un picrate vous chahutant les boyaux, combien de satellites bondés vous vendant un mousseux atroce au prix du champagne, nos ancêtres ont-ils dû affronter ? Heureusement il y avait l'Escale. Oui, je l'affirme, l'Escale a toujours existé, l'Escale est le site sacré de la diaspora tasonne, le lieu d'un éternel pélerinage. Toujours nos ancêtres y trouvèrent le réconfort et le steak tartare. Toujours il y eut un Crocus pour les accueillir, des routiers intergalactiques avec qui discuter le bout de gras, des flippers à bourrer, des vieilles putes à fourrer, des... Oh, excusez-moi, je me suis un peu emballé sur le coup... le flipper on n'y jouait pas beaucoup en fait... Pour en savoir plus, je vous invite à vous reporter à mon prochain livre écrit en collaboration avec Jean-Pierre Coffe et les frères Bogdanov, intitulé 2003, l'Odyssée de l'Escale.
Bon, je sais que certains sont inquiets à l'idée de se retrouver demain matin sur un monde inconnu, où le PMU et le demi-panache n'existent pas. Qu'ils se rassurent, la télétasonoportation mise au point par le PPESE prévoit le passage par un sas de décompression qui permet aux neurones tasons une acclimatation progressive aux nouvelles conditions d'existence. Et ceci a été rendu possible grâce au clonage paysager. La technique est simple : plutôt que de cloner des hommes ou des bêtes, on clone carrément un hameau, un village, une ville. Afin de tester ses théories, le PPESE a tout d'abord cloné La Buxerette dans la région parisienne: expérience parfaitement réussie puisque tout le monde n'y a vu que du feu. Qui en effet s'est aperçu que Gif-sur-Yvette est la parfaite reproduction, certes dopée aux hormones, de La Buxerette ? Pourtant il y avait un indice qui aurait dû mettre la puce à l'oreille à tout un chacun : la présence inexplicable autrement d'un authentique tason d'envergure buxerettienne, je veux parler du célèbre Lupus, lui-même clone du regretté Nubuck, et clone de clone de l'inoubliable Norma Puta. Bref, conformément à cette technique, la réalité berrichonne a été clonée dans l'atmosphère raréfiée de Bételgeuse. Aussi ne vous étonnerez-vous pas, chers amis tasonnes et tasons, de retrouver apparemment inchangés les comptoirs de vos troquets favoris, les trognes couperosées de vos compagnons de beuverie habituels et les ardoises que vous avez sciemment négligé de régler en partant. Questions, maintenant : Quand la réalité gousibeltienne éclatera-t-elle au grand jour ? Quand les amarres seront-elles totalement larguées avec l'ancien monde gangrené par la vitesse ? Pourra-t-on encore aller faire ses courses chez Séron ? Une certaine incertitude plane encore sur la réponse, étant donné la nouveauté de l'expérience : le plus prudent néanmoins serait de faire comme Monsieur A..., ancien cantonnier aigurandais, c'est-à-dire de laisser sa voiture au Poinçonnet et de prendre les bus municipaux, sauf si ceux-ci sont des clones des cars Menudier.
Faut-il préciser que pour faire bonne mesure et emmener avec nous le maximum de tasons méritants, le PPESE a dû cloner non seulement une bonne partie du Boischaut Sud, mais également une fraction non négligeable de la Marche, une rue entière du Limousin, trente pour cent de la vallée de la Dordogne en amont de Saint-Cyprien, deux ou trois quartiers parisiens et quelques arpents de territoire en banlieue...
Maintenant, je dois vous annoncer que cette période de décompression durera environ trente ans : un tason ne pourrait sans dommage se plonger brusquement dans un réel dépourvu de Picon bière.
De par son seul nom, la voie lactée lui inspire légitimement des craintes, les seules étoiles qu'il aime à contempler sont celles qui ornent le col des sublimes boutanches du Vin des Amis, les seuls trous noirs qu'il connaît sont ceux des lendemains de java, lorsqu'il ne se souvient plus qui a ramené la bagnole et foxé sur la moquette.

Pour le tason, Stella se conjugue encore avec Artois, Jupiler ne brille qu'au fronton des brasseries, Météor n'est qu'un éclair de houblon au firmament des poivrots.
A l'aube, mes chers amis, nous serons donc sur Bételgeuse mais nous seuls le saurons. Par malignité, nous continuerons à nous rendre au boulot, à payer nos impôts, à souffler dans les alcootests, oui, nous le ferons, mais nous ne serons pas dupes de tous ces clones qui se croiront encore sur cette bonne vieille Terre. Nous avancerons fièrement, galvanisés par cette certitude d'avoir échappé pour longtemps à l'enfer de la civilisation moderne, et les cuites que nous prendrons désormais ne seront que l'avant-goût des nébuleuses et le pressentiment de nos prochaines ivresses galactiques.