Oui, mon petit Paton, j'ai reconnu en
toi le digne continuateur de l'homme aux semelles de vent, Arthur
Rimbaud en personne : toi seul a su faire rimer collier mérovingien
et va fouiner chez Laurien, accorder émail et Emmaüs,
bateau ivre et gabare soûle...
Et toi, Doudou, à l'ivoire de tes doigts la poésie n'a-t-elle pas plaqué les accords d'une invincible espérance ?
Ah merde... ça me reprend... un
coup de lyrisme... c'est rien, vous inquiètez pas... ça
va passer... c'est vrai, parfois c'est comme une fièvre
soudaine qui m'emporte... ça me monte à la tête
et paf ! J'deviens lyrique, j'ai des poussées de métaphores...
c'est grotesque... heureusement y'a des médicaments pour ça...
(un coup de blanc)

Bon, de quoi j'causais déjà ? Ah oui, la poésie... sacré bon dieu de poésie... pas facile à vivre la garce... tiens, l'autre jour je me promenais sur les bords de l'Indre avec mon chien, et tout à coup je me suis dit : « Bon sang, cette crapule de Gato, au fond en voilà un poète, pur porc, tout ce qu'il y a de plus poète. Un cador de la poésie. Bon d'accord, il n'a jamais rien publié, mais faut dire c'est normal, il n'a jamais rien écrit non plus. Et pourquoi il n'a rien écrit, hein, vas-tu me le dire ? Parce qu'il n'avait rien à dire ? Foutaises. Il en avait des choses à dire, le bestiau du Limousin, seulement voilà, il est discret, lui." Voilà, j'ai tout compris sur les bords de l'Indre en jetant de loin en loin des bouts de bois à mon chien qui plongeait dans le flot furieux tremblant sous la lune... Oui, je sais, y'a des rechutes, faut être vigilant... oui, j'ai tout compris ce soir-là, Gato était un grand poète, mais par discrétion toute sa vie il s'est tu et son oeuvre, si belle, reste inscrite là, LA, dans les limbes de son cerveau fécond, et je sais bien que ça doit le démanger de temps à autre, devant son écran d'ordinateur, de taper ces strophes lumineuses qui restent suspendues dans le firmament de son esprit comme des étoiles lointaines et pures (gifle)... de pondre deux ou trois putains de sonnets qui eussent fait crever de jalousie José-Maria de Hérédia. Oui, ça lui serait si facile, mais il n'en fait rien, il s'abîme avec humilité dans son labeur quotidien, il sacrifie son oeuvre à son sacerdoce ferroviaire. J'ai pleuré ce soir-là sur les bords de l'Indre où je me serais volontiers jeté si j'avais été sûr que mon chien eût supporté mon trépas, mais je ne tenais pas à briser le coeur de cette pauvre bête.
Je sais bien que mon ami Juan-Marcos ne l'eût point laissé dans la solitude. Cet amoureux des chiens l'eût recueilli dans sa chaumière et soigné comme son enfant. Je le sais bien, mais je ne pouvais me résoudre à encombrer la vie déjà bien remplie de mon ami. Un poète lui aussi, et ô combien, lui, le Jack Kerouac du Bas-Berry, toujours en partance, insaisissable, éternel pionnier, voleur d'horizons (gifle)... grand patachon.
On me dira encore, oui mais où est l'oeuvre, l'ode épique, les quatrains ciselés, les chants immortels ? Mesquineries que tout cela. Que pèsent quelques grammes de papier devant l'existence entièrement bardée de poésie de ce brave entre tous ? La poésie a pris corps en lui, de la tête aux pieds : il a le mollet poète, le poitrail poète, l'oeil poète, surtout l'oeil d'ailleurs. Comment voulez-vous qu'il lise les panneaux de circulation en ville ? Son oeil de poète ne s'arrête pas à si triste réalité ; il voit à travers, il perce les apparences, il froisse la tôle du réel ; c'est Saint-Exupéry posant son zinc Place de la Promenade, Saint-François d'Assise parlant aux ivrognes... Mais la lumière est venue et les ténèbres ne l'ont pas reconnue.

Pas plus qu'elles n'ont reconnu mon ami Gary. Tel son homonyme -je veux parler de Romain Gary il a eu le génie de la mystification. Seule son incroyable aptitude à se dissimuler derrière d'impénétrables pseudonymes peut expliquer qu'il soit resté aussi peu célèbre jusqu'à ce jour.
Souvenez-vous, Albert Vyl, en 1992, c'était déjà lui. Son livre d'alors, Je n'y suis pour rien, avait connu un franc succès (il faut dire que les illustrations des pages intérieures y étaient pour quelque chose). Et puis plus rien, pfuiiit, envolé Albert Vyl. Et ce n'est pas la première fois que le grand poète qu'il est nous fait le coup. J'ai pu reconstituer, à force de patience et de ténacité, la liste de ses chefs-d'oeuvre, encore n'est-elle certainement pas exhaustive :
En 1965, sous le pseudonyme de Chris Robichou, il publie Va t-en, je t'oubliera quand le vent partira, recueil de vingt-quatre sonnets plus deux sonnettes. Sous celui de Gilles Branu, il sort en 1972, Casse-toi, la mer m'emportera, une élégie désespérée de 1668 pages entièrement écrite au crayon de papier HB. Puis, sous celui de Djonirouston, il sort en 1983 le mythique recueil, illustré par lui-même, Fucking a gaine, aux Editions de l'Hôtel de Ville. Et enfin, en 1987, il publie son opus majeur, A la recherche du tampon perdu, une oeuvre déroutante de sept pages et demie où il démontre à travers le prétexte d'une histoire simplissime (un homme se promenant avec son chien malade sur les bords d'une rivière de province), l'illusion et la précarité de notre existence en ce bas-monde.
Je sais, mes amis, que vous allez m'en vouloir d'avoir en quelque sorte trahi le pacte tacite qui nous liait, cette loi du silence dont nous nous faisions gloire au fond de nous, mais j'ai estimé que l'heure était grave, que le monde devait savoir, que la propagande ne pouvait plus longtemps clamer ses discours réducteurs sans qu'aucune résistance ne lui soit opposée. Oui, je le dis ici avec force, voici le véritable cercle des poètes disparus. Sauf qu'ils ne sont pas disparus, tout simplement ils ne sont jamais apparus. Ils étaient là, on les voyait, on les écoutait, on ne savait pas qui ils étaient vraiment. Alors voilà, aujourd'hui, avec cette histoire de poésie appliquée, je crache le morceau. Ils sont là, bien vivants, ceux dont j'ai parlé plus quelques autres, tout aussi essentiels, importants. Une pléiade inouïe de talents enfouis.
On me rappelle à
l'ordre ; il me faut achever
Oui, l'heure passe, et
j'ai maintenant trop parlé
Et certes, trop longtemps
détourné vos mâchoires
De leurs nobles activités
masticatoires
Trêve de poésie,
ripaillez sans vergogne !
De cette bonne chèr',
mettez-vous plein la trogne !
Buvez, et avant qu'on ne
vous jette dehors
Souv'nez-vous de crier ;
Gloire à l'Ecreviss'... D'OR !