Littérature Tasonne

Mercredi 25 mai 2005

Quitte à subir les foudres de la frange tasonne anti-cléricale, si prompte à vous tomber sur le poil à la moindre connotation religieuse,allons-y carrément avec l'ouverture d' Eros-Evangélica, recueil de poèmes de ce monsieur Louis Ecial, brennou de Garigoule, dont nous vous parlâmes naguère, avec promesse d' extrait. Le voici donc :


EROS-EVANGELICA
Lecture du livre selon Saint-ECIAL

Imaginez la femme être un livre, un roman,
Un poème, un récit... peut-être un évangile !
Mais quel que soit le genre acceptez la fébrile
Ecriture qu'un saint a faite en ce moment :

Soyez-en le lecteur ou la belle lectrice,
Dites-vous protégés de toute tentation
Puisque la sainteté n'est pas la perdition
Lorsqu'il s'agit, surtout, d'un sacré saint-office !

Car est-il autre cas aussi noble, aussi pur,
Que cet acte d'amour qu'on fait en dilletante ;
Dont la femme souvent, en est la confidente
Et le saint qui l'écrit un héros du futur !

Si quelquefois la femme, en outre, se surpasse
Pour y participer en l'inspirant aussi,
Fière, altière, orgueilleuse,  et n'ayant nul souci
De se croire avilie, étant pleine de grâce

Lorsqu' au dessus de l'homme elle prend le relais
S'exprime sans façons, agit en conscience
De faire que l'ouvrage ait  en sa contenance
De quoi en assurer l'ineffable succès. [...]


En vérité,je ne sais pas si ça plairait beaucoup à Nénesse Pajot...



Par Professeur Patrigeon Et Son Equipe
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Vendredi 27 mai 2005

Bon, j 'en soupçonne certains de rester un peu sceptique devant la poésie de Louis Ecial. Ses alexandrins auraient ce je ne sais quoi de suranné où l'on peut trouver du charme ou de la vieillerie, au choix. Et ça frôlerait parfois le vers de mirliton. Pas tout à fait faux.



Photo qui n'a rien à voir

En conséquence, je vous sens mûr(e)s pour du contemporain, de la poésie encore s'entend,  prêts à encaisser du solide, du brut de décoffrage, libéré dans sa syntaxe, bien décoincé du vocabulaire, désinhibé de la signification, du Christian Prigent par exemple.

J'ai pris ça à la médiathèque, à Equinoxe. La chose était dans le hall, sur présentoir, ça s'appelle L'Âme et c'était marqué à lire absolument. Je ne suis pas contrariant alors je les ai pris au mot, j'ai aussitôt emprunté le volume. Je n'ai pas été déçu, ce n'est pas de la poésie de petits oiseaux se baignant dans l'azur des matins frais, non, non.

Allez, je vous en livre un bref aperçu, ça vous fera un bon viatique pour le week-end à venir :

ah me dis-je rien ni
mouches ni larmes ni
bouche en cul ne

elle et moi rien
ne nous ni os ni
trèfle luzerne cageots

ni cani
cule ni noroît ni
lapins poules becs
dents poils sanguinolements

non

non

non

ne nous pompera le peu
d'air entre nous mon dieu !


N'y voir aucune allusion au référendum de dimanche...
Quant au mon dieu, désolé, c'est plus fort que moi...



Par Professeur Patrigeon Et Son Equipe
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Dimanche 29 mai 2005

Le Génie de la Lampe


Pas grand chose à voir avec l'histoire d'Aladin, malgré le titre. Ce génie,à l'origine pur génie de rivière habile à désespérer les pêcheurs les plus persévérants ou à remplir la bourriche du plus sot d'entre eux, s'était par malheur trouvé piégé à l'intérieur d'une lampe à pétrole qu'un brocanteur suicidaire s'était attaché autour du cou, avant de se jeter d'un pont inscrit depuis peu aux Monuments Historiques.

Plusieurs années passèrent sans que notre génie ne reçoive d'autre visite que celle d'alevins imprudents sans aucune conversation. Ce pauvre bougre de génie s'ennuyait donc ferme jusqu'à ce qu'une crue soudaine l'entraînât vers les allées populeuses d'une cité ouvrière construite en zone inondable au mépris des avertissements des anciens. C'est ainsi que la lampe fut retrouvée au reflux des eaux, dans la salle à manger de Robert Marboutin, honnête retraité des Eaux et Forêts, que cette découverte ne consola pas de la perte de ses deux tapis pur laine du Baloutchistan Occidental.

Lors du vide-grenier annuel de la commune, la lampe fut revendue à vil prix à ce même brocanteur qui avait survécu à son plongeon dans les eaux froides mais finalement peu profondes de la rivière du génie.

A l'astiquage de la lampe,celui-ci sortit, exauça les trois voeux réglementaires et se retira définitivement, selon ses dires, dans les eaux bleutées de la piscine en marbre de Carrare que le brocanteur fit creuser dans sa nouvelle propriété de Seine-et-Oise.

.

(Le blog tasonesque s'enrichit, si l'on peut dire,  d'une nouvelle rubrique – la fiction express du dimanche– rédigée par un nouveau et fringant collaborateur :Nil Pétarbrock)
Par Nil Pétarbrock
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Dimanche 5 juin 2005

  L'Armée  des

Éphémères


La cinquième année du règne de Khoufisa IV, sultan intérimaire, la révolte gronda chez les peuples de l'herbe. Nombre d'arthropodes qui jusque-là avaient accepté leur sort sans broncher se liguèrent pour obtenir quelque amélioration à leur misérable condition. Les privilèges de certains hyménoptères nantis furent dénoncés avec violence. Les plus virulents étaient sans conteste les éphémères. Cette espèce fort nombreuse, dont la discrétion tenait presque de la légende, tint congrès dans une clairière où d'aucuns moines relaps avaient mené grand sabbat au crépuscule de la Renaissance, si l'on en croit une ancienne chronique récemment exhumée du grenier d'un brocanteur retrouvé noyé dans sa luxueuse piscine.

Les débats étaient houleux. L'unanimité ne régnait pas, loin s'en faut, chez les éphémères. Les plus remontés voulaient en découdre sans plus tarder, les plus modérés plaidaient pour l'ouverture de négociations, et tous les autres voguaient d'un parti à l'autre sans parvenir à dégager un consensus valable. Un bousier appelé à la rescousse accepta de servir de médiateur et, à la nuit tombée, un compromis fut enfin établi entre les diverses factions.

L'armée des éphémères s'apprêtait alors à se mettre en branle lorsque la mort – qui avait quelques notions de zoologie – vint la cueillir tout entière dans ses serres glacées.


Par Nil Pétarbrock
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Dimanche 12 juin 2005

Le Berger Ivrogne


Céleste Belzéard était le berger le plus célèbre de la Montagne de Laure. En fait, c'était le dernier berger à promener son troupeau de moutons sur les pentes ingrates de cette contrée oubliée du Conseil Général. Mais fallait-il appeler troupeau un cheptel de sept ou huit bêtes étiques et rongées par la douve ? Les vieux du village décrivaient pourtant, avec une pointe d'émotion dans la voix raucie par la Gitane maïs, les immenses troupeaux de feu Auguste Belzéard qui s'élançaient au printemps en soulevant la poussière des drailles comme d'innombrables nuées d'éphémères. Quel foutu spectacle c'était alors ! Que s'était-il passé pour en arriver à ce misérable ramassis d'ouailles décaties ?

La raison en était que Céleste était tombé dans l'alcool à l'âge de vingt ans et demi, à la suite d'un terrible chagrin d'amour. Une belle veuve du village d'en-bas lui avait préféré un cabaretier de sous-préfecture. Inconsolable, il allait depuis en saoûlerie en beuverie, égrenant dans sa course les blancs moutons du père Belzéard, payant en nature ses ardoises fantastiques. « Je boirai tout le troupeau ! », avait-il prévenu.

Et c'est ce qu'il aurait fait si, un lendemain de cuite homérique, il n'avait pas retrouvé, près de la source où il rafraîchissait ses idées tourneboulées par la nuit, un petit garçon qu'on cherchait en vain depuis trois jours dans la montagne. C'était le propre petit-fils de la veuve.

Céleste le ramena en personne à sa grand-mère qu'il n'avait pas vue depuis une bonne quarantaine d'années. Il la jugea considérablement grossie.

Il refusa du ton le plus net le pastis que lui tendait le mari, remonta dans ses alpages et ne toucha plus jamais une goutte d'alcool.


Par Nil Pétarbrock
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Jeudi 16 juin 2005
J'ai retrouvé dans mes archives ce superbe sonnet commis en 1996 par notre président vénéré, devenu cette année-là un fulgurant poète appliqué :



                                L'ASSOCIATION DU BANQUET

                                                    (Sonnet)

                   C'était le deux mars mill' neuf-cent quatre-vingt-seize,
                   Il en venait beaucoup, ils étaient plus de seize,
                  Mais quand même, ils étaient moins que quatre-vingt-seize,
                   Sans dout' ne dépassaient-ils mêm' pas soixant'-seize.

                  Ils arrivaient petit à petit chez Monique,
                  Certains arboraient des tenues plutôt comiques,
                  Parmi eux, un tout petit faisait tout un cirque,
                  Mais la plupart, au bar, hélaient, Monique ! Monique !

                Après un moment, ils sont partis chez Dédette,
                Il paraît mêm' que certains en ont fait des dettes.
                Mais la plupart, au bar, hélaient, Dédette ! Dédette !

                Il ne s'agit pas d'un' quelconqu' congrégation
                Car d'un banquet ils ont fait une association,
                Tous, vous l'aurez deviné, ce sont les TASONS.



Par Président
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Dimanche 19 juin 2005

La Route Sans Retour

    A l 'époque, j'étais chauffeur-livreur pour une boîte de transports rapides qui périclitait dans l'indifférence générale. Cet après-midi là, on m'avait chargé à la dernière minute une monstrueuse chaudière à livrer bien entendu à l'autre bout du département.

    Le voyage fut un enfer : la chaudière mal arrimée défonçait à chaque virage les parois en contreplaqué de mon vieux Trafic, un car de touristes slovaques resta indépassable sur trente-cinq kilomètres et un troupeau de moutons squelettiques mené par un vieux timbré complètement paf squattait le haut du col de Blanche-Rivière. Pour couronner le tout, l'adresse sur le bon de livraison avait dû être tapé par un chimpanzé : impossible de la trouver, même sur la carte IGN au 1/25000ème dont j'avais pris soin de me munir, en type prévoyant que je suis.
    C'est un gamin qui me sauva la mise. Il me rigola au nez quand je lui demandai la route de ce putain de hameau de La Forêt du Fou (j'étais un peu énervé sur le coup). « La-Font-du-Loup, vous voulez p'têt dire ? » ricana le moutard. « Vous lui tournez le dos, c'est à quinze bornes d'ici... à vol d'oiseau ! »
   
    Il a fallu repasser le col ( heureusement les moutons avaient décampé ), emprunter une piste agricole en corniche, suivre au pas une randonnée à canasson sur douze cents mètres, pour enfin échouer dans la cour d'une ferme où l'on devait faire l'élevage de chiens galeux, vu la cohorte de clebs qui ont aussitôt attaqué les roues de mon fourgon...
    Et là, figurez-vous, que sort de la baraque le plus joli brin de fille qu'il m'ait été donné de voir à l'est de la Durance. Avec un sourire aux lèvres comme une publicité pour le paradis.
    « Vous venez pour le lave-linge ? »
    Cet enfoiré de chef de quai s'était gourré dans le bon de livraison.
    « Vous voulez le voir, ma belle, le lave-linge ? »
    Je suis descendu et j'ai ouvert les portes du Trafic.
    Elle a regardé puis s'est tourné vers moi, je me demande encore quelle tête je pouvais avoir, ça devait osciller entre le désespoir total et le ravissement absolu.
    Et celle qui est aujourd'hui ma femme éclata de rire.


Par Nil Pétarbrock
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Dimanche 26 juin 2005

  L'iguane   et  le brigand


Le zoo de Saint-Pracastin vivotait depuis des lustres , à l'image de ses lions qui, dans les années 70, avaient attiré toute la jeunesse de la région et des palanquées de cars du troisième âge, mais qui aujourd'hui, arthritiques et parasités, somnolaient interminablement à l'ombre de deux ou trois saules rabougris. Le visiteur s'était fait rare, le personnel mal payé était de plus en plus incompétent et paresseux, et les directeurs se succédaient rapidement : l'un s'était pendu à l'unique palétuvier du parc, un autre s'était enfui avec la caisse et un troisième avait été arrêté pour trafic de cerfs sika avec le boucher du chef-lieu de canton voisin.

C'est alors qu'arriva Madame Léa.

On prétendait qu'elle venait directement du Guatemala. Elle réunit le personnel et affirma qu'elle entendait bien restaurer la réputation du zoo. Et pour ce faire, elle allait en renouveler la faune. Exit les lions, qui seraient revendus à une ménagerie de cirque nécessiteux.

En fait de renouveau, il n'y eut guère que Nestor. Nestor, un iguane dont personne n'a jamais su l'exacte origine. Probable que c'était le seul animal que Madame Léa avait pu acheter avec l'argent des lions. Déjà beau qu'elle ait réussi à les fourguer...

La foule n'allait pas se ruer au zoo pour un iguane, Madame Léa en était bien consciente. Elle fit alors courir le bruit que Nestor avait été capturé près d'une mine d'or où il aurait appartenu à un vieux gringo qui cachait son magot en lui faisant avaler ses pépites.

La crédulité humaine n'a pas de limites : on commença à venir de loin pour voir l'iguane aux pépites, dont l'histoire était savamment distillée par un commentaire enregistré par un balayeur de cages dont le timbre de voix s'apparentait vaguement à celui de Philippe Noiret. Un car de slovaques repartit enchanté de sa visite. Un des membres du groupe, un maffieux qui en profitait pour faire entrer en France trois lance-roquettes, vestiges de la guerre du Kosovo, revint quinze jours plus tard avec des comparses pour s'emparer de la bestiole aurifère.

La tripaille du saurien ne renfermait évidemment aucune pépite. Furieux, les acolytes du brigand le rouèrent de coups et le laissèrent pour mort sur un parking d'autoroute, la tête de Nestor dans la bouche.

L'affaire fit grand bruit et Madame Léa pleura si fort son iguane qu'un comité de soutien se créa dans les jours qui suivirent et organisa une quête dont le succès sans précédent permit d'acquérir trois crocodiles du Nil.

« Et pas n'importe lesquels, déclara Madame Léa, figurez-vous que... »

Par Nil Pétarbrock
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Jeudi 7 juillet 2005
Un ordinateur de villégiature récalcitrant n'avait pas permis dimanche dernier la mise en ligne de la fiction express de notre ami Nil Pétarbrock. Voici la chose réparée :



Elle s'appelait Anna

Elle était née dans la pénombre d'un grenier à foin. Sa mère, pressentant la folie meurtrière du couple de fermiers propriétaire de l'endroit, lui trouva in extremis une nouvelle cache. Ses deux frères, en revanche, périrent de la main même du paysan.

Elle grandit vite, et sa belle robe noire, orange et blanche faisait la fierté de sa mère. Un jour qu'elles se promenaient toutes les deux par les chemins creux, une petite fille l'aperçut : cet éclair fauve trouant tout à coup le vert des buissons fut à celle-ci comme une révélation, un spasme de beauté pure dans son existence de jeune malade. Le soir-même, la gouvernante avait convoqué tous les garnements du village et leur avait promis une bonne récompense pour la capture de celle qu'il avait déjà été décidé de nommer Anna.

Deux jours plus tard, Anna était arrachée à sa mère par les deux Bébert, Albert et Robert Champion, jumeaux habiles à traquer la grive et le levraut. Lavée, décrottée, pomponnée, Anna commença une vie nouvelle dans la famille Dubois-Percevent, riche propriétaire des sucreries Percevent. Adèle, la petite fille leucémique, entoura Anna de tout son amour, et Anna ne fut point ingrate, passé le premier désespoir d'avoir perdu sa mère, laquelle passa sous les roues de la puissante automobile du père Percevent une nuit d'hiver 31, mais Anna n'en sut jamais rien.

Cinq années de douceur s'achevèrent brutalement avec le décès de la jeune Adèle. Malgré les promesses faites à celle-ci sur son lit de mort, sa propre mère, qui avait toujours détesté Anna, confia à la gouvernante la lourde tâche d'aller perdre « cette chatte idiote » dans le bois le plus profond de la région (en réalité, elle aurait préféré la faire noyer par un de ses palefreniers, mais c'était là une concession que lui avait extorquée le père Percevent, effondrée au chevet de sa pauvre Adèle).

La gouvernante avait terriblement peur des bois profonds. Elle se souvint des Bébert, les fit mander et leur confia la sordide mission en échange de quelques sous et d'une séance discrète dans la buanderie ( les chenapans avaient bien grandi). Les deux lascars doublèrent leur cagnotte en revendant Anna à un restaurateur véreux qui cuisinait admirablement la gent féline, et dont le lapin au cidre était un des plus réputés du département.

Et Anna eût fini en civet sans le flair d'un certain Burma qui confondit l'ignoble gargotier qui trempait également dans un trafic d'armes avec les Balkans.

Burma s'enticha de cette boule soyeuse de poils orange et la ramena avec lui à Paname, où elle termina sa vie, choyée par de charmantes demoiselles, parmi les dorures et les velours du bordel de Madame Léa.




Par Nil Pétarbrock
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Dimanche 10 juillet 2005

Le Lit parti en Guerre


C'était un temps d'extrême division
: le père et le fils s'entretuaient, la fille se dressait contre la mère, la soeur et le frère ne cherchaient qu'à se nuire. La moitié du pays s'affrontait à l'autre moitié, emplies toutes les deux de rage impuissante et de jalousie insane. Ce climat de haine farouche avait contaminé tous les aspects de la vie, et il n'était pas rare de voir une automobile écraser un vélo, un comptoir de bar étouffer un tabouret, et une pompe à essence noyer une malheureuse mobylette. Dans la pure logique de ces conflits fratricides s'inscrivirent les grandes guerres dites guerres de chambre.

Les armoires en effet s'étaient ébranlées contre les lits. Une véritable armée d'armoires, en chêne, en orme, en noyer ou en formica, s'était mise en route pour piétiner tous les pageots, les puciers, les pieux, les plumards avec qui ils cohabitaient pourtant depuis des siècles. Leur verticalité vertigineuse ne supportait plus l'immonde horizontalité de leurs voisins, qui avaient par ailleurs sauvagement exterminé la race des tables de chevet.

Un lit jumeau – qui avait perdu son frère lors d'un choc avec une armoire normande – prit la tête des warrior-bed, ainsi qu'ils aimaient à se nommer. Secondé par un futon filiforme qui excellait en art martial, il répandit la terreur dans les rangs ennemis avec des bombardements de termites qui réduisirent en poudre nombre de mastodontes aux coffres imposants.

Les armoires, tels de vulgaires dinosaures, allaient-elles disparaître ? Non, car une descente de lit félone trahit son suzerain : gagnant à sa cause la tribu des tapis, qui en avaient plus qu'assez d'être battus même en temps de paix, elle surprit le chef des paddocks dans son sommeil et lui perça vicieusement le matelas.

Sans plus de ressort, le malheureux lit jumeau termina en feu de joie sur la grand-place d'une vieille cité depuis toujours hantée de sorcellerie.



Par Nil Pétarbrock
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