Que la tasonnerie soit une philosophie, j'en étais déjà
intimement convaincu (et si je n'étais pas si tason il y a belle lurette que j'en aurais fait l'implacable démonstration). Que le tason soit le digne continuateur de Montaigne et de Spinoza,
c'était pour moi la plus insigne évidence. Mais on a beau être arrimé contre les vents mauvais du scepticisme, on aime avoir de temps à autre confirmation du bien-fondé de nos viscérales
convictions : vendredi, dans
le Monde des Livres - feuille de chou qui certes est loin de valoir
La Nouvelle République ou
L'Echo du Berry - un portrait du philosophe
italien Giorgio Agamben nous montre bien que la tasonnerie n'est pas un phénomène purement hexagonal et que la racaille berlusconienne n'a pas encore totalement triomphé.
" Giorgio Agamben est sans doute aujourd’hui l’un des penseurs les plus lus au monde. Son oeuvre foisonnante traite à la fois de
linguistique et de philosophie politique. On le connaît surtout pour ses analyses subtiles et féroces de ce que Michel Foucault appelait le “biopouvoir”, c’est-à-dire la manière dont le pouvoir
s’insinue dans les corps pour s’emparer de la vie même de ceux qu’il gouverne. Agamben entend lui résister."
Voilà, ça place tout de suite le bonhomme. Quel rapport à la tasonnerie ? persifle la caillera dynamique. Du calme, réponds-je, on y vient :
"Où vit le philosophe ? Insaisissable, il habite un lieu qui n’est ni une tour d’ivoire ni un plateau de talk-show. Ce lieu d’entre-deux est aussi une durée,
déstabilisant nos habitudes : “Je travaille toujours dans l’urgence, mais très lentement”, confie-t-il. Pas question, pour Agamben, de jouer l’universitaire débordé, courant les colloques en une
vie nomade qu’il juge surtout “clownesque”. Il oscille donc entre quelques lieux choisis, généralement deux (en ce moment Paris et Venise), et quiconque veut le rencontrer doit accepter
l’incertitude d’un temps qu’il refuse d’”employer” "
Je travaille toujours dans
l'urgence, mais très lentement : c'est très exactement le modus vivendi du tason. Nos amis dynamiques trépignent : on isole une phrase, on la coupe du contexte, ça n'aurait rien à voir avec nos
minables agissements. Que nenni, messieurs, allons donc plus loin dans l'article :
"La gloire, telle qu’Agamben la définit, est le dispositif par lequel le pouvoir s’empare et capture la forme véritable de cette pratique humaine qu’est
le “désoeuvrement” (inoperosità, que la langue italienne ne confond pas avec l’oisiveté). Et nous voici revenus au mode de vie si singulier d’un philosophe qui se rêve en écrivain, prête l’oreille
aux spectres de Venise et aux fantômes pasoliniens, mais ne se console pas de la disparition des bohèmes. Car le désoeuvrement est une catégorie éminemment politique et, parce qu’elle est
politique, indissociablement poétique : elle consiste à chercher ce qu’il peut encore y avoir d’ingouvernable dans notre temps afin de s’y installer temporairement. Non pas pour inventer un autre
monde - il n’y en a pas d’autre que le nôtre - mais pour en expérimenter d’autres usages, à la manière des poètes qui ne cherchent pas à forger une nouvelle langue mais “désoeuvrent” la langue
commune, pour en rendre inopérantes toutes les fonctions communicatives. Ce n’est pas à proprement parler un travail, mais une activité, et des plus difficiles. Toujours dans l’urgence. Mais très
lentement.»
(Patrick Boucheron, in Le Monde du 27 novembre 2008)
Pardonnez la longueur de la citation, mais on est là au coeur du problème, au noeud vivant de l'existence.
Inoperosità : ce serait donc le synonyme italien de tasonnerie ?
On peut lire l'article complet, ainsi qu'un article d'Agamben lui-même dans
Libération, sur le site de
Berlol (merci à lui pour cette mise en ligne pour archive).
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